PARTIE I. — CHAPITRE I
regard, comme par ses passions, le personnage dont le rôle lui est confié ; il faut qu’il se transforme d’une manière si complète, que l’auditoire se puisse croire témoin des faits qui constituent le drame et le contemporain des hommes qui y ont pris part. Les sourds-muets prétendent être mieux que personne en position de juger sur ce point du talent de l’acteur ; un faux geste produit à leurs yeux l’effet désagréable d’une fausse intonation sur l’oreille d’un musicien habile. A l’appui de cette prétention ils citent d’ailleurs l’opinion imposante de Diderot, qui, après avoir lu attentivement la pièce à la. représentation de laquelle il allait assister, ne trouvait rien de mieux, disait-il, pour se procurer une illusion complète, que de se boucher les oreilles. Voici, au surplus, comment il racontait lui-même les motifs et les avantages de cette situation (1). « Aussitôt que la toile était levée , et le moment venu où tous les autres spectateurs se disposaient à écouter, moi, je mettais mes doigts dans mes oreilles, non sans quelque étonnement de la part de ceux qui m’environnaient, et qui, ne me comprenant pas , me regardaient presque comme un insensé, qui ne venait à la comédie que pour ne pas l’entendre. Je m’embarrassais fort peu des jugements, et je me tenais
(1) Diderot, Lettre sur les sourds-muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent , page 60.
opiniâtrément les oreilles bouchées , tant que l’action et le jeu de l’acteur me paraissaient d’accord avec le discours tel quejemele rappelais. Je n’écoutais que lorsque j’étais dérouté par les gestes, ou que je croyais l’être. Ah ! monsieur, qu’il y a peu de comédiens en état de soutenir une pareille épreuve, et que les détails dans lesquels je pourrais entrer seraient humiliants pour la plupart d’entre eux ! Mais j’aime mieux vous parler de la nouvelle surprise où l’on ne manquait pas de tomber autour de moi, lorsqu’on me voyait répandre des larmes dans les endroits pathétiques, et toujours les oreilles bouchées. Alors on n’y tenait plus, et les moins curieux hasardaient des questions auxquelles je répondais froidement : « que chacun avait sa façon d’écouter, et que la mienne était de me boucher les oreilles pour mieux entendre ; » riant en moi-même des propos que ma bizarrerie apparente ou réelle occasionnait, et bien plus de la simplicité de quelques jeunes gens qui se mettaient aussi les doigts dans les oreilles pour entendre à ma façon, et qui étaient tout étonnés que cela ne leur réussît pas. » De tous les plaisirs que la société offre aux sourdsmuets , il n’en est aucun pour lequel ils aient plus de goût que la danse ; et on croirait à peine qu’ils montrent pour ce genre d’exercice beaucoup de dispositions et, que le plus souvent ils suivent fidèlement la