PARTIE t. — CHAPITRE I
mesure, non pas qu’ils entendent la musique, dont les intonations, quelque fortes qu’elles soient, ne produisent sur toute leur personne qu’une commotion confuse, mais en observant les mouvements de la danseuse qui est placée vis-à-vis d’eux; d’où il résulte qu’ils dansent bien ou mal, selon qu’ellemême est plus ou moins habile dans l’art chorégraphique.
La musique, toutefois, qu’ils ne peuvent connaître qu’en théorie, ne leur est pas aussi étrangère ni aussi indifférente qu’on pourrait se l’imaginer ; et de même qu’on a vu des mathématiciens ne sachant jouer d’aucun instrument, et ne sachant pas même solfier, publier d’excellents traités sur cet art, il existe des sourds-muets qui en ont une idée assez parfaite pour que les réflexions publiées par eux sur cette matière soient dignes de remarque. Il serait difficile néanmoins de dire si ceux qui sont entièrement sourds se rendent un compte bien net de ce qu’est le son. On rapporte qu’une personne ayant demandé à un sourd-muet de naissance, ou réputé tel, et qui était dans un état de surdité complète, quelle idée il se faisait du son de la trompette, celui-ci répondit que ce son devait être, relativement aux autres, comme la couleur rouge par rapport aux autres couleurs. La même personne ayant demandé ensuite à un aveugle-né quelle
opinion il avait de la couleur rouge, il lui fut répondu qu’elle devait être, eu égard aux autres couleurs , comme le son de la trompette par rapport à celui des autres instruments. Quoi qu’il en soit de la vérité de cette anecdote, il n’est pas contestable qu’à l’aide du talent remarquable d’observation que le sourd-muet tient de la nature, il se forme sur les choses qu’il est le moins apte à connaître des idées fort justes. Il n’est même pas impossible qu’il éprouve qnelque satisfaction lorsque de belles symphonies s’exécutent en sa présence dans un lieu parfaitement clos ; la commotion atmosphérique peut être telle dans ce cas, que la sensibilité organique, qui dans le sourd-muet acquiert un très grand développement, et fait que son corps est en quelque sorte harmonique, pour me servir d’une expression de Diderot, lui procure des jouissances, sinon aussi complètes que l’audition , du moins telles qu’il se montre disposé à les rechercher. On sait d’ailleurs que c’est par la surface plantaire des pieds, par l’épigastre et la paume des mains, que les mouvements des corps sonores se transmettent en eux jusqu’au cerveau. Aussi voit-on des sourds-muets appuyer avec délice une de leurs mains sur le piano pendant qu’on touche de cet instrument, et marquer en quelque sorte la mesure avec l’autre ; et, à l’institution de Paris,