‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 47 sur 200 · PARTIE I. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I. — CHAPITRE I

chute avait mutilé jeune encore, et lorsque déjà il était sourd, est resté debout comme le lien indissoluble qui unit toutes les traditions; il estâgé de quatrevingt-deux ans, et jamais aucune maladie sérieuse n’est venue compromettre une existence qui pourtant a toujours paru fort précaire. Ses cheveux bruns étaient à peine il y a quelques années mêlés de quelques lignes blanches, et quoique depuis elles se soient multipliées, la couleur primitive domine encore : il semble que cet homme, dont l’organisation intellectuelle n’est pas moins originale que son état physique, soit destiné à vivre longtemps encore. N’ayant pour ainsi dire aucune instruction, et ne sachant que dans des cas très rares manifester sa pensée par un langage de signes intelligibles, avantage qu’ont les sourds-muets les plus défavorablement traités par la nature , il n’est cependant pas idiot; il est même permis de dire qu’il est, à sa manière, fort intelligent. Il s’est créé, à l’aide de chiffres, un langage particulier, et il n’est pas si mince événement relatif à l’école, quelque ancien qu’il puisse être, dont il ne possède très exactement la date ; mais le reste lui est inconnu, ou du moins il est dans l’impossibilité d’expliquer ce qu’il en sait : à toutes les questions, il répond par des chiffres , ou bien il ne répond pas.

A côté de cette disposition d’esprit si singulière,

il s’en est trouvé une autre dont il a su également tirer parti ; l’horlogerie, dont jamais le mécanisme ne lui a été enseigné, est devenue pour lui une passion : il a démonté et remonté souvent de mauvaises montres qu’il avait achetées à cet effet, et il est parvenu à acquérir dans cet art une habileté telle que, pendant bien des années, la paroisse Saint- Jacques-du-Haut-Pas lui a confié le soin de réparer et de régler son horloge, ce qui lui a permis de se former un petit pécule qu’il conserve, dit-on, avec beaucoup de soin. Serait-ce donc là un fait exceptionnel qu’il faudrait écarter de la question comme ne pouvant rien prouver ? Nous ne le pensons pas. La statistique a été, il est vrai, fort négligée chez nous ; mais dans d’autres pays, et notamment en Prusse, où elle a été faite avec beaucoup de soin, elle a révélé l’existence d’un assez grand nombre de sourds-muets fort âgés. II ne faut pas perdre de vue, en outre, que l’enseignement des sourds-muets, si restreint dès le début, ne date que de soixante ans à peine ; qu’avant cette époque les sourds-muets étaient pour ainsi dire ignorés. La génération première que le génie de l’abbé de l’Épée a révélée au monde n’a donc pas aujourd’hui plus de cinquante à soixante ans, et nous pouvons affirmer qu’elle a encore dans ce monde de nombreux et vivaces représentants. La miséricorde de Dieu

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