PARTIE L — CHAPITRE II
toute créature éprouve, le portait à la défendre quand elle serait en danger, n’ayant de la destinée ultérieure de l’homme aucune idée, il est probable qu’il n’attacherait que très peu de prix à sa conservation. Mais telle ne pouvait être la situation de la créature la plus intelligente. Dieu n’a pas donné à l’homme la raison , c’est-à-dire, la faculté de percevoir des idées, de les combiner, et la possibilité de faire servir les opérations de son intelligence à son bien -être, pour qu’il vécût éloigné de ses semblables, et perdît ainsi le plus précieux avantage qu’il tienne de la nature. La sociabilité est donc un des penchants les plus importants de notre âme. Grâce à elle, les hommes se sont rapprochés, ont mis en commun leurs forces physiques et morales, et au lieu de se détruire les uns les autres, ils se sont secourus mutuellement ; le faible a été protégé contre le fort, l’homme bon et juste contre le méchant, et c’est ainsi que se sont développés dans le cœur de l’homme l’appréciation morale du bien et du mal, le sentiment du juste et de l’injuste.
L’état de société a donné naissance à une infinité de rapports moraux que l’esprit de l’homme n’avait pas aperçus d’abord ; à côté des intérêts communs se sont élevés les intérêts particuliers, et l’idée de propriété s’est produite aussitôt. Elle n’a pas été seulement inspirée parle besoin quechacun éprouvait
de se maintenir en possession de ce qui lui appartenait, mais aussi par le désir que nous avons, par suite de la perfectibilité de notre organisation morale et indépendamment de tout sentiment d’égoïsme, de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît.
Des philosophes ont prétendu qu’il y a trois sortes de lois par lesquelles les hommes jugent si les actions sont bonnes ou mauvaises; ce sont : 1° la loi de Dieu, 2° les lois écrites, 3° l’opinion publique (1). Il semblerait résulter de cette opinion que l’homme pris à l’état sauvage n’aurait aucune espèce d’idée de moralité. Il ne serait pas retenu, en effet, par la crainte de Dieu, puisqu’on prétend que l’idée de son existence, loind’être innée ou imposée à l’homme par la bonté divine, n’est pas même commune à tous les peuples, puisqu’il existe, dit-on, des peuplades qui n’ont pas de mot qui indique qu’elles aient jamais soupçonné qu’il y a un être suprême, qui règne sur les mondes qu’il a créés.
Les lois de l’homme ne pourraient pas davantage mettre un frein à ses passions, puisque l’état de barbarie ne permet pas de supposer que de pareilles institutions lui soient connues.
Enfin, l’opinion publique serait tout aussi impuissante pour le maîtriser, puisqu’il vivrait dans la so-
(1) Leibnitz, Essai sur l'entendement humain.