PARTIE L — CHAPITRE II
litude, et qu’il n’aurait avec les autres hommes que des rapports accidentels. Les idées d’éloge et de blâme ne sont pas d’ailleurs les sources de l’appréciation de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, mais la conséquence de ce principe développé dans l’homme par les exigences de la sociabilité.
Il conviendrait donc, ce nous semble, pour donner à ce système une certaine apparence de vérité et pour le compléter , de reconnaître qu’il y a un quatrième motif déterminant des actions humaines, c’est la crainte de la violence matérielle, c’est-à-dire la peur. Si on ne veut pas, en effet, que Dieu ait mis en nous une règle d’après laquelle nous jugeons que nos actions sont bonnes ou mauvaises, ce serait le moyen d’expliquer le plus souvent la cause et le but de nos actes, et surtout d’établir comment l’homme à l’état sauvage, qui n’est retenu par aucun des trois liens que l’on indique comme servant de règle de conduite, dans la société, s’abstient de certaines choses qu’il juge mauvaises comme nous, et en fait d’autres que nous approuvons comme lui. D’autres personnes enfin ont prétendu que l’amour de soi était le principal mobile de toutes nos actions.
Ceux qui ont bâti le premier raisonnement n’ont pas pensé au sourd-muet, qui est au milieu de notre société, dont les mœurs sont si perfectionnées, dans la position du sauvage dont nous parlions tout-à-
l’heure. S’il y a quelqu’un au monde qui ne puisse pas acquérir par lui-même l’idée de la divinité, n’est-ce pas lui? Il n’a pas, dans tous les cas, l’idée du péché ni celle d’une autre vie ; jamais il n’a pu se demander, avant d’accomplir un acte quelconque, s’il serait ou non agréable à Dieu, et encore moins, si cela lui attirerait dans un monde meilleur une punition, ou lui mériterait une récompense.
La loi de Dieu peut être révélée, être gravée dans l’âme de l’homme en caractères ineffaçables et lui servir de règle de conduite ; mais celles des sociétés humaines doivent être apprises ; elles ne sont ni éternelles ni immuables. Ceux qui entendent peuvent toujours les connaître ; le sourd-muet ne peut pas même en soupçonner l’existence : ce n’est don c pas là ce qui lui servira pour régler la moralité de ses actions ; et, s’il s’abstient de dérober ce qui appartient à autrui, s’il n’exerce aucune violence sur ceux qui sont plus faibles que lui, ce n’est pas l’idée de châtiment qui le retient.
Sa conduite serait-elle plutôt réglée par l’influence de l’opinion publique, c’est-à-dire par la crainte du blâme ou l’espoir d’une récompense ? Il n’est guère possible de l’admettre, d’abord parce qu’il n’entend pas les louanges qu’on accorde à sa conduite, et qu’il ne voit pas que des récompenses