PARTIE L — CHAPITRE IL
rapport à nous, il n’est, en quelque sorte, qu’une statue animée. L’accord des hommes entre eux, leurs lois, leurs usages, tout lui est inconnu. Gomment peut-il donc se faire qu’il possède un jugement sûr ; que sa conduite soit en tous points conforme aux plus strictes prescriptions de la morale ? Car, comme nous', il juge sainement des actions d’autrui, il les loue et les blâme selon qu’elles sont bonnes ou mauvaises, et il ne lui arrive jamais de blâmer ce qui est moralement bon ou de louer ce qui est mal. Luimême s’abstient de commettre de mauvaises actions, et il le fait sans avoir été averti. Il éprouve de l’admiration pour la vertu, est pénétré de respect pour les gens de bien , et manifeste de la pitié pour le malheur.
Si les théories philosophiques qui attribuent la distinction du bien et du mal à des considérations tirées des rapports de l’homme avec Dieu ou des hommes entre eux, étaient fondées, le sourd-muet serait évidemment dans l’impossibilité la plus absolue d’avoir le moindre sentiment de ce qui est bien et de ce qui est mal ; nous le verrions manquer à chaque instant aux plus impérieuses obligations de la morale, blesser les convenances, n’observer dans ses actions aucune retenue, agir en toutes choses sans réflexion, selon que ses appétits les plus grossiers ou ses passions les plus désor-
données le pousseraient, se heurtant à chaque moment contre toutes les prescriptions les plus saintes des lois divines et humaines ; hostile par ignorance à tous les intérêts , oublieux de tous les devoirs ; en un mot, il serait le plus malfaisant et le plus abruti de tous les êtres.
Au lieu d’être dans ce funeste état, il se montre doué d’une pénétration merveilleuse. D’où lui vient donc cette science occulte que nul ne lui a enseignée, et qu’il possède comme nous, mieux que nous et sans nous ? N’est-il donc pas mille fois évident que c’est une faculté de son âme, aussi incontestable que celle de penser ; que c’est un caractère indestructible que Dieu a mis en lui, un principe étemel de raison, qui le dirige dans toutes les circonstances de la vie où il ne s’obstine pas à en méconnaître la voix ?
Si le sourd-muet, du reste, ne devenait jamais l’égal des autres hommes sur ce point, faudrait-il donc s’en étonner? Vingt siècles de lumières nous ont faits ce que nous sommes; et nous profitons, par nos relations de tous les instants, des conquêtes de la civilisation. Si un homme, étranger à nos habitudes, à nos mœurs, à notre langage, était tout-à-coup transporté au milieu de nous, croit-on qu’étant dans l’impossibilité presque absolue d’entrer en communication d’idées avec nous, il parvien-