PARTIE I. — CHAPITRE IL
réfléchis et d’une moralité parfaite. On ne pouvait pas nier ces éclatants résultat ; mais on n’admettait pas comme possible la reproduction de semblables phénomènes; et c’était avec la plus froide indifférence que l’on prononçait contre des milliers de malheureux que le génie de l’abbé de l’Épée a appelés à l’émancipation intellectuelle , une sentence qui les condamnait de nouveau à un silence absolu et éternel.
Dans ce monde, il n’y a rien de possible sans efforts ; mais l’œuvre dont cet illustre bienfaiteur de l’humanité nous a légué la continuation demande, de la part de celui qui s’y dévoue, une ferme conviction, et rien ne saurait lui être plus funeste que d’être livrée à des esprits sceptiques ou à des cœurs desséchés par l’égoïsme. Pour réussir dans l’éducation des sourds-muets, il ne s’agit pas seulement de ne pas les haïr, il faut encore les bien connaître et surtout les aimer.
Il n’est pas de reproche qui ait été plus souvent et plus généralement adressé aux sourds-muets que celui de tout rapporter à eux , et de faire constamment preuve d’un égoïsme excessif; et, comme nous l’avons dit, au lieu de trouver dans ceux qui les approchaient de plus près des défenseurs zélés et intelligents , c’était par eux qu’ils se voyaient le plus injustement jugés. Écoutons l’abbé Sicard, qui ailleurs les a traités d’automates, de machines ambu-
lantes, et qui leur a contesté jusqu’à l’instinct qui sert de guide aux animaux. «Le sourd-muet de naissance , dit-il, est l’homme naturel qui attribue tout le bien qu’il voit faire à l’intérêt personnel qui le domine , qui suppose dans les autres tous les vices qu’il trouve dans son âme (1).»
Quoi ! il n’a pas d’âme , pas même d’instinct, et il a des vices ! Il est privé d’intelligence , de raison, et cependant il a une nature perverse ; il ne réfléchit pas pour le bien, et il pense pour le mal; il est homme enfin par la dépravation de son cœur, et il ne l’est pas par la droiture et l’activité de son esprit! Facile aux impressions du vice, il esttout-à-fait inaccessible aux charmes de la vertu! Qu’est-ce donc alors que notre nature, si elle produit à elle seule de si tristes résultats?
Mais hâtons-nous bien vite de déclarer que tel n’est pas le sourd-muet, et que ce sont plutôt les bons sentiments que les mauvais qui abondent dans son cœur ; que son âme est pure et naturellement portée à tous les nobles penchants ; que rarement il a de la sympathie pour les actions qui ont pour princiDe des pensées peu nobles ou des vues intéressées. M. Sicard ne l’avait donc pas compris, puis-
(it Sicard, Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance , page 37.