PARTIE L — CHAPITRE II
qu’il l’avait jugé dans plusieurs circonstances d’une manière aussi défavorable et aussi contraire à la vérité.
Au lieu d’adopter sans examen ces idées spéculatives, ces rêves d’une imagination trop hardie, il faut, par une étude sérieuse et une observation infatigable , épier dans les moindres actions du sourdmuet les impulsions de son cœur ; non pas en le voyant tel qu’on se l’est imaginé, mais tel qu’il s’est formé par le seul fait des impressions des objets extérieurs et des opérations de l’entendement; et alors on se trouve loin de ces conclusions hasardées et si peu bienveillantes pour lui.
Nous les avons vus, nous, et tout le monde a pu les voir comme nous, mus, non pas, il est vrai, par une générosité excessive et qui se manifestait toujours et partout, mais par des sentiments d’une bienveillance non équivoque, llssontégoïstes, dit-on, et rapportent tout à, eux ! non , ils savent donner à propos : mais respectant la propriété d’autrui, ils ont à cœur de conserver la leur ; pauvres d’ailleurs , non pas seulement comme des enfants, mais comme des enfants sans fortune à venir et disgraciés d’elle comme de la nature, ils ont peu de choses à donner, et cependant ils donnent encore, ils donnent avec abandon et avec grâce. Le plus riche d’entre eux est incontestablement celui qui à force de travail parvient, au
bout de six ans, à mériter un prix, auquel deux personnes bienfaisantes ont attaché une somme de cent francs. On pensera peut-être que les sourds-muets travaillent avec persévérance plutôt en vue d’acquérir cette somme que pour les fruits de l’instruction qui la leur procure ; mais pourquoi alors abandonnent-ils presque toujours spontanément une moitié de cette somme, et même la totalité, pour peu que leurs parents soient dans l’aisance, à celui de leurs camarades qui, sans ressources, aurait été doublement heureux d’arriver le premier ? Est-ce donc là le fait d’hommes égoïstes et qui ne pensent jamais qu’à eux? Et les pauvres qu’ils trouvent sur leur chemin , leur refusent-ils, quand ils ont quelque chose, une obole? restent-ils froids à leurs prières, qu’ils n’entendent pas, mais dont un regard pénétrant leur révèle parfaitement le but? détournent-ils les yeux avec mépris ou avec colère? Non sans doute ; car la pitié, ce sentiment instinctif qui est une des qualités les plus aimables du jeune âge, n’est pas moins vive en eux que dans les autres enfants ; toutes les infortunes, celles surtout qui se trahissent à l’extérieur, excitent leur commisération. Ils donnent sans regarder à qui s’adresse leur secours : aussi ils accomplissent un acte de bienfaisance sans ostentation, comme une chose qui ne mérite même pas d’être signalée, tant elle est naturelle et spontanée de leur part. Disons