PARTIE I. — CHAPITRE H
plus encore : nous les voyons souvent épuiser leur bourse, qu’ils ont garnie en s’imposant pendant plusieurs mois des privations de la nature de celles que lesécoliersne supportent pas aisément, pour célébrer le plus dignement possible des fêtes en l’honneur de ceux qui leur font du bien, ou pour offrir à leurs parents ou à leurs bienfaiteurs de modestes cadeaux, dont le prix est encore rehaussé par la joie la plus vive et la plus franche ; admirables enfants, en qui l’oubli facile de l’injustice rend la prévention presque impossible , le ressentiment éphémère et le pardon toujours certain!
Les sourds-muets sont en général, du reste, très peu expansifs dans la manifestation des sentiments qu’ils éprouvent: aussi ils sont presque toujours d’une froideur excessive en présence de leurs parents : ils les voient arriver, et ils les quittentavec une indifférence complète. Les gens qui ne les jugeraient que sur ces apparences défavorables, se rangeraient facilement à l’idée de ceux qui pensent que l’égoïsme est le principe dominant de toutes leurs actions ; et cependant ils éprouvent pour les auteurs de leurs jours et pour les autres membres de leur famille une vive affection; mais, n’étant pas habitués aux formes Souvent trompeuses dont le parlant revêt ce sentiment , ils ne croient pas nécessaires des manifestations extérieures auxquelles ils n’attachent pour
ainsi dire aucun prix. Ils aiment leur famille, et ils s’en croient aimés ; tout cela est si naturel, et ils le croient si ordinaire, qu’ils ne pensent pas qu’il y ait à cela le moindre mérite : aussi ils n’en parlent pas. Si on veut savoir ce qui existe en réalité au fond de leur cœur, sous cette écorce si rude, il faut assister aux scènes qui préc èdent et qui suivent leur séparation d’avec leurs parents au jour de leur entrée dans une école. Avec quels gestes, avec quelle énergie ils manifestent ordinairement leur douleur ! 11 ne faut pas quelquefois moins de cinq ou six jours pour calmer leur chagrin, dont la vivacité est souvent telle, qu’elle peut porter atteinte à leur santé. Nous avons la ferme conviction que ce déchirement intime qu’ils éprouvent a contribué, plus que toute autre cause, à faire naître les fréquentes maladies qui chaque année sont le triste partage des nouveaux venus ; et c’est malheureusement presque toujours les plus intelligents, c’est-à-dire ceux dont la sensibilité est le plus développée, qui succombent.
Pendant les premières années d’études, alors qu’ils connaissent à peine quelques expressions de la langue, leurs lettres, dont le style est si irrégulier, témoignent déjà de la bonté de leurs sentiments ; et lorsque plus tard leur instruction s’est accrue, et qu’ils ont ainsi la possibilité de donner à leurs pensées une forme plus expressive, nous les voyons