PARTIE L — CHAPITRE IL
ment parfois de l’espèce de mépris qu’ils éprouvent pour ces sortes d’oisifs qui se créent ainsi des distractions aux dépens de tout ce qui les environne, et de qui l’impatience de tout voir et de tout connaître ne s’arrête même pas devant le malheur.
Sous le rapport de la belle humeur, ils ne le cèdent donc en rien aux enfants de leur âge ; peutêtre même ont-ils une gaieté plus franche et plus vive que celle qui existe dans les collèges, et cette particularité s’explique moins encore peut-être par la pureté naturelle de leur âme que par la connaissance moins parfaite qu’ils ont du monde, et par cette indifférence qu’ils montrent pour l’avenir. L’enfant parlant tient h la société par tant de liens, qu’il lui est à peu près impossible de ne pas y reporter souvent sa pensée. Son attention est d’ailleurs constamment ramenée vers ce point par l’infinie variété de faits à la connaissance desquels il est initié par les communications sans nombre qui lui viennent du dehors. Il ne devrait pas pouvoir en être ainsi du sourd-muet, pour qui tout ce qui dépasse le rayon de la vue est étranger, qui parle un langage ignoré du plus grand nombre, et qui d’ailleurs a des occasions si rares de se mettre en rapport avec les faits qui s’accomplissent à l’extérieur. Sa curiosité excessive est donc bien rarement excitée, et cependant il connaît et apprécie
comme nous les faits d’un ordre supérieur qui, soit aux yeux de la morale, soit dans le monde politique, ont une importance élevée, parce qu’il montre une aptitude merveilleuse à saisir dans un geste, un regard parfois, les pensées des personnes qui se trouvent auprès de lui. «Les sourds-muets, dit dans un mémoire M. le directeur de l’école royale de Pesth (Hongrie), possèdent le précieux talent de lire sur la physionomie, dans les yeux des autres personnes, non pas seulement les pensées manifestées à haute et intelligible voix , mais aussi les sensations et les pensées qui restent concentrées dans la personne même (1). »
Quoique cette disposition des sourds-muets- soit très évidente pour tous, l’on a encore lieu de s’étonner dans les écoles des indications exactes qu’ils possèdent sur des choses que nul n’avait intérêt à leur apprendre, et qu’eux-mêmes avaient aussi bien peu d’intérêt à connaître, si l’on en juge par l’indifférence avec laquelle ils jugent des choses dont l’actualité , plus encore que l’importance, soulève souvent les passions dans la société au sein de laquelle ils vivent.
Nous avons dit que le sourd-muet est fort curieux ; mais il n’est pas possible qu’il en soit autre-
(1) Mémoire adressé, en 1837, par l’Institut royal des sourdsmuets de Hongrie à celui de Paris.