PARTIE I. — CHAPITRE If
ment. D’abord, quand il est jeune, lorsque le monde intellectuel lui est encore inconnu, ses pensées ne s’étendent pas plus loin que sa vue ; l’instinct alors le porte vers les objets qu’il ne voit pas, mais dont il soupçonne l’existence. Sa faiblesse lui inspire le désir d’agrandir ses connaissances ; il se montre impatient de voir ce qu’il n’a pas encore vu, d’étudier ce qu’il ne connaît pas ; c’est alors le sentiment de son bien-être qui excite sa curiosité, il ne veut rien ignorer de ce qui peut l’intéresser. Plus tard, une autre pensée le domine : il comprend l’utilité de l’étude, il éprouve le besoin de savoir, parce que, se comparant aux autres hommes, il est humilié de son état d’infériorité à leur égard ; il cherche donc , sinon à les surpasser, du moins à les égaler. Combien de fois n’en avons-nous pas vu gémir de l’impossibilité où ils se voyaient d’apprendre des choses que d’autres avaient apprises , d’exécuter des travaux ou des entreprises dont leur infirmité ne leur permettait pas de s’occuper !
' L’opinion exerce sur eux aussi un très grand empire ; ils attachent beaucoup de prix à être remarqués et admirés; et, sous ce rapport, ils sont en quelque sorte fiers de leur infirmité, qui fait que l’attention publique se porte sur eux : aussi mettentils le plus grand soin à ce qu’on ne puisse pas porte»sur leur personne un jugement défavorable.
Les qualités du corps, c’est-à-dire les forces musculaires et la régularité des traits de la physionomie, excitent vivement leur attention; ce qui n’empêche pas qu’ils ne soient très grands admirateurs des hommes de génie, lorsqu’ils ont une éducation qui leur permet d’apprécier la supériorité du monde moral sur le monde matériel. Dans l’esprit de l’homme qui les observe attentivement, il se fait en quelque sorte involontairement un rapprochement entre les peuples à demi civilisés de l'antiquité, ou entre les peuplades sauvages de notre temps, et les sourds-muets sans éducation. Dans l’antiquité, en effet, l’homme aux formes athlétiques, au courage indompté, était un héros, et par droit de naissance , quel qu’il fût, il était dieu ; sa place était marquée sur le trône pendant sa vie et dans l’Olympe après sa mort. Fut-il jamais alors quelqu’un de plus grand et de plus admirable qu’Hercule ? Eh bien, les sourds-muets sont d’abord disposés à voir ainsi les choses : Napoléon n’est pas pour eux l’homme aux grandes conceptions, qui a remué le monde plus encore par la puissance de son génie que par ses victoires , c’est le soldat qui se bat, le général qui triomphe ; et cette appréciation encore est le résultat d’une éducation qui commence, et qui a déjà fait subir aux idées primitives de grandes modifications. Mais si, déprimé abord , le sourd-