PARTIE I. — CHAPITRE II
muet avait à donner la préférence à un homme sur un autre, il n’y a pas de doute que le plus grand n’eût l’avantage à ses yeux sur le plus petit, quelles que fussent d’ailleurs les qualités morales du dernier ; le plus obscur tambour-major passerait alors avant Napoléon, qui, malgré sa gloire et son génie, se verrait complètement dédaigné. Les sau vages n’agissaient-ils pas de même, et n’est-ce pas toujours celui qui excelle dans les exercices du corps, ou qui se distingue par ses qualités physiques, qu’ils choisissent pour chef ?
C’est donc la civilisation qui, par les lumières qu’elle répand, donne à la puissance de la raison la supériorité de la force. Si le sourd-muet est ainsi disposé, c’est parce que son attention se porte d’abord sur les objets et les formes sensibles et s’y attache vivement ; mais cela ne dure pas longtemps, et lorsque l’éducation, qui le trouve sous quelques rapports dans un état de demi-barbarie, en a fait un être complètement civilisé, il se passionne vivement pour tout ce qui annonce un esprit hardi et une intelligence supérieure, et les qualités matérielles sont placées très bas dans son estime.
Le profond sentiment de vénération qu’il manifeste pour la divinité doit s’expliquer par cette remarquable disposition de son esprit. L’organisation si merveilleuse de l’univers, la perfection de 104a
Ü6 MUTISME ET SLT.DITÉ.
les êtres qui l’habitent, annoncent dans leur auteur une supériorité d’intelligence dont l’homme ne peut mesurer l’étendue. Le sourd-muet en est plus vivement impressionné que qui que ce puisse être ; dans chaque objet -qui frappe son regard, il retrouve et il voit nn signe certain de la sagesse du souverain créateur de toutes choses. 11 se fait donc de sa puissance une idée aussi élevée qu’aucune créature humaine ; et au lieu de ces hommages froids ou affectés que nous lui rendons, il serait, comme les peuples de l’Orient, presque disposé à se prosterner le visage contre terre pour mieux exprimer sa complète humilité.
Il y a loin, comme on le voit, de cet état de choses à l’athéisme dont on les a accusés, sans trop réfléchir à la valeur du reproche qu’on leur adressait. L’athéisme est une croyance négative ; c’est l’état de celui qui nie l’existence de Dieu, le plus souvent avec réflexion ; c’est l’homme arrivé au doute à travers un dédale de raisonnements dont sa raison n’a pas su trouver l’issue. Serait-ce donc là la qualification qu’il conviendrait de donner à celui qui ne soupçonnerait pas même l’existence de la divinité? Est-ce même là d'ailleurs la position du sourd-muet? Manifeste-t-il de l’incrédulité ou du doute, lorsque de de prime abord vous lui parlez de Dieu? Yoyez-vous alors passer sur ses lèvres ce sourire moqueur au-