‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 62 sur 200 · PARTIE L - CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE L - CHAPITRE II

quel mieux que d’autres il sait donner une indicible expression de dédain? Non, au contraire; son regard devient animé ; on sent, en voyant l’ardeur nouvelle qui se manifeste dans sa physionomie, que son âme reçoit une alimentation attendue, que des idées vagues, peu définies, s’éclaircissent; que la lumière pénètre dans un lieu où n’existait certainement pas une obscurité complète , mais où la clarté n’était pas suffisante. Aussi, comme il comprend vite ! comme son âme s’élève ! comme sa raison se fortifie ! Et puis, il devient d’autant plus recueilli, pendant les exercices religieux, qu’il a de la divinité une plus haute et plus juste idée.

Que d’hommes prétendus dévots, qu’un zèle exagéré porte toujours à blâmer dans les autres ce qu’ils appellent l’irrévérence de leur piété, pourraient venir apprendre là comment il convient de rendre à Dieu les hommages qui lui sont dus ! Les sourds-muets cependant n’ont aucune des idées superstitieuses qui constituent la bigoterie ; mais ils possèdent un sentiment parfaitement digne des rapports qui doivent exister entre Dieu et la créature ; et c’est pour cela que, toujours recueillis dans la prière et au milieu des cérémonies du culte, ils se montrent également ennemis de l’impiété et de toute exagération qui tend à dégrader l’homme , en le soumettant à des pratiques peu sérieuses, ou

à abaisser la divinité , en mettant la créature trop près d’elle.

Il ne peut guère nous convenir, par rapport à la faiblesse de nos moyens, d’entrer ici dans l’examen d’une des plus graves questions qui aient provoqué les méditations des philosophes, à savoir, si l’idée de Dieu est innée, ou bien si c’est simplement aux appréciations de son intelligence que l’homme en est redevable. Les notions que le sourd-muet pouvait avoir de la divinité ont sous ce rapport très vivement préoccupé les curieux et les savants, et cela devait être : que de doutes auraient été ainsi dissipés, que de discussions se seraient éteintes, si un de ces enfants, devenu homme, et ayant acquis une instruction complète, rappelant tout-à-coup les idées, les souvenirs de son jeune âge, avait pu faire connaître d’une manière exacte l’idée qu’il avait de Dieu avant toute instruction ! Aussi n’a-t-on pas cessé de les questionner à cet égard, mais jamais on n’a obtenu d’eux de réponse catégorique. Massieu seul a écrit un jour quelque part qu’en allant à l’église, lorsqu’il était encore enfant, il avait l’idée d’adoration, mais qu’il croyait que tous ces hommages s’adressaient au soleil. Cette déclaration de Massieu ne nous paraît aucunement justifiée ; et nous pensôns qu’il eût été plus conforme à la vérité de reconnaître que, de même que les autres sourds-

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muets, il n’avait conservé des impressions de sa jeunesse que des souvenirs fort vagues et fort incertains; et d’ailleurs, il est à croire que, sous le point de vue qui nous occupe, l’exercice de ses facultés n’avait pas été porté fort loin. Il avait certainement assez de pénétration, en supposant que Dieu n’eût pas mis au cœur de tout homme les qualités essentielles pour le comprendre par lui-même, pour se rendre un compte raisonnable des actions des hommes qui se rapportaient au culte ; habitué à rechercher la cause de tout, il n’a certainement pas vu les hommes se réunir le dimanche, prierensilence et en commun, non pas en plein air et en face des rayons du soleil, mais dans un temple où règne une mystique obscurité, en présence d’ornements emblématiques, et surtout de la croix, sans que sa raison lui ait appris à qui s’adressaient ces hommages. Il a donc cru à un être supérieur, dont il ne s’est bien expliqué ni les attributs ni les caractères.

On a prétendu prouver qu’il n’était pas possible que l’homme eût naturellement l’idée de Dieu, parce qu’on a vu des hommes qui en adoraient plusieurs. Cela ne prouverait-il pas aussi, dit-on, que le muet n’a pas pu avoir, avant toute instruction, la prescience de l’existence de la divinité ? Ce sentiment de vénération qui se multiplie en quelque sorte, ce besoin d’adorer un être supérieur qui s’applique

MUTISME ET SUltDITÊ.

à plusieurs choses, ne semblerait-il pas établir, au contraire, bien mieux que tous les raisonnnements, que l’homme se sent porté malgré lui, par un sentiment intime, à s’incliner devant un être suprême, duquel sa raison lui dit qu’il tient tout et dont il dépend? Que le sourd-muet ait de Dieu l’idée que nous en avons, cela n’est pas admissible ; car il ne suffit pas pour cela de la révélation, il faut encore l’étude, l’observation réfléchie des lois harmonieuses qui règlent la marche de l’univers, la méditation enfin; mais il ne résulte pas évidemment, de ce que nous sommes plus instruits que lui, la preuve qu’il n’a pas les mêmes aptitudes que nous, et que son âme ne possède pas les mêmes caractères que Dieu a mis dans la nôtre. Or, peut-il se rencontrer un homme sensé qui ne convienne que nous éprouvons tous, malgré nous, le désir involontaire de rendre hommage à une puissance occulte qui règle tout par sa sagesse?

Le sourd-muet esten général très enclin à l’obéissance ; tout ce qui lui paraît renfermé dans les limites du devoir, il l’accomplit avec plaisir et avec une sorte d’ardeur : il s’attache à ses devoirs et s’y porte comme par besoin. Il comprend donc aussi sans difficulté que toutes les fois qu’il y a de sa part manquement à la discipline, il doit y avoir répression ; et fût—elle exagérée, si le fait reproché est constant, il

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ne sait ni le nier ni se plaindre du châtiment qui est la conséquence de la faute qu’il a commise : il s’y soumet sans humeur, et sans qu’il reste au fond de son cœur un de ces souvenirs amers, qui dans le parlant se traduisent souvent en un sentiment de haine, qui se manifeste dans les moindres circonstances , et finit parfois par devenir un obstacle invincible à l’influence légitime que le professeur doit toujours exercer sur ses élèves, s’il veut que son enseignement leur soit profitable.

Ce respect que le sourd-muet témoigne pour l’autorité à laquelle il est soumis ne serait du reste qu’un indice de la faiblesse de son intelligence, si elle n’avait pas pour corollaire le sentiment de sa dignité, et le besoin de maintenir et de défendre ses droits quand il est injustement attaqué. Aussi rien ne saurait égaler l’énergie et la persistance de ses protestations quand un fait faux lui est imputé, ou lorsqu’il ne voit pas pratiquer à son égard la justice la plus rigoureuse. Cette susceptibilité opiniâtre n’est-elle pas d’ailleurs un besoin du cœur humain ? Quel est l’homme, à moins qu’il n’ait été abruti par l’oppression ou par les théories les plus dégradantes , qui ne sente bondir son cœur à l’idée de subir un affront ou une humiliation imméritée? Le sourd-muet a donc en lui une règle toujours sûre, d’après laquelle il jüge du mérite de ses actions et apprécie

celle des autres ; et quand il résulte pour lui de cet examen spontané la conviction vraie ou fausse, mais presque toujours vraie, parce que rarementil se laisse aveugler par de mauvaises passions, que les règles de la justice oftt été sciemment méconnues ou violées à son égard, rien ne fait fléchir la volonté qu’il a de voir redresser les torts qu’on a eus envers lui. Ce sentiment, du reste, est le même partout où la pratique de ce qu’on est convenu d’appeler les convenances sociales n’est pas parvenue à en émousser la force. L’aveugle pense et agit de la même manière (1) : « Ils préfèrent, dit M. Dufau, laisser briser leur existence plutôt que d’en venir à des démarches auxquelles ils croient avoir le droit de se refuser. » Et cependant l’aveugle est, par les communications orales, plus immédiatement en rapport avec la société , et dès lors son opinion personnelle peut par ce contact être plus aisément modifiée ; il a pu apprendre ainsi de bonne heure à plier sa raison aux nécessités sociales. Moins concentré en luimême que le sourd-muet, il peut s’aider des lumières des autres, tandis que le sourd-muet est seul avec sa conscience ; et sa débile raison, livrée à ellemême, juge de tout en quelque sorle sans appel.

Pour vivre en paix avec les sourds-muets, une

(ij Dufau, Essais sur les aveugles-nés.

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