PARTIE L — CHAPITRE II
seule chose paraît donc nécessaire, c’est d’observer avec eux le plus strictement possible les lois de l’équité. Mieux vaut, en effet, laisser une faute douteuse impunie, que d’infliger une punition à celui qui ne l’a pas méritée ; et jamais indice n’est plus sûr à cet égard que le chagrin, la colère ou l’emportement que manifeste celui qui est injustement puni. L’homme qui connaît les sourds-muets s’y méprendra difficilement. Aussi est-ce un grand malheur quand il arrive, ce qui n’est malheureusement que trop fréquent, que le soin de veiller sur eux et de les instruire est confié à des hommes qui ne connaissent pas leur langage. Que d’erreurs, que d’emportements sont la suite nécessaire de l’impossibilité où ils se trouvent d'entrer en communication facile les uns avec les autres ! Le sourd-muet se soumet à la force quand il est convaincu que toute résistance est devenue impossible ; mais il garde et nourrit au fond du cœur le souvenir de l’injuste oppression qu’il a subie ; et si par hasard son ressentiment ne dure pas, on peut être bien convaincu qu’un autre sentiment plus fâcheux encore en a pris la place. C’est une sorte de mépris pour celui qu’il ne juge ni assez intelligent pour avoir reconnu une erreur, ni assez maître de lui-même pour se contenter de l’exercice facile du pouvoir dont il est investi.
MUTISME ET SÜKÜÜÊ.
Le respect que le sourd-muet a pour l’autorité lui donne une haute idée de celui qui l’exerce. Il est de prime abord disposé à lui reconnaître toutes les qualités et les talents qui l’en rendent digne ; mais aussi ne pardonne-t-il pas les fautes ou les actes de faiblesse qu’il lui voit commettre ; et lorsque le prestige est ainsi détruit, on peut être assuré que jamais on ne reprendra, quoi qu’onfasse, la place qu’on a perdue dans son esprit. Ce sentiment de droiture, qui le guide dans toute sa conduite , se produit à bien plus forte raison quand il s’agit de personnes étrangères; et à moins que la faute commise ne soit le résultat d’un concert établi entre plusieurs, et auquel il a pris part, ce qui est très rare parmi eux, il blâme le premier celui qui l’a commise ; il ne se croit pas obligé à garder le silence ; et s’il juge que le bon ordre veut qu’elle soit réprimée , il ne fait aucune difficulté de la signaler ostensiblement et sans détour à ceux qui sont chargés de son éducation. Ce n’est ni de l’espionnage ni de la délation , ce n’est pas de la flatterie non plus, car il n’attend de sa démarche ni récompense ni faveur quelconque ; mais il obéit à un sentiment de justice qui le domine : il croit remplir un devoir.
Il se montre d’ailleurs sans pitié pour ceux qui se sont mis ainsi dans le cas d’être punis ; et il est