PARTIE L — CHAPITRE IL
supposer que telle ait pu être sa pensée ; car il est, quoi qu’on en dise, matériellement impossible à un aveugle de commettre un acte de ce genre qui fût punissable. Non seulement il ne peut voler, parce qu’il sait bien rarement la valeur, l’utilité, l’importance de l’objet qu’il voudrait ainsi s’approprier ; mais il ne peut pas même savoir qu’il y a à côté de lui une chose qui provoquerait ses désirs. Il est difficile d’ailleurs, pour ne pas dire tout-à-fait impossible, que ce désir ne fût pas, dans tous les cas, comprimé par la crainte d’être surpris et puni. Mais admettons pour un instant qu’il soit placé dans des circonstances favorables pour commettre un vol, et qu’il puisse ensuite cacher sans peine à tous les regards l’objet volé, ce qu’il est permis de nier, malgré l’affirmation contraire de Diderot, dans sa lettre sur les aveugles ; qu’en fera l’aveugle ? Le vendra-t-il ? à qui ? Comment s’en servir, sans crainte de l’offrir ainsi à la vue des personnes mêmes qui auraient été victimes du vol ? Ajoutons, enfin, que c’est le plus souvent la vue d’un objet qui agit sur l’esprit de l’homme enclin au vol; que c’est l’occasion, les circonstances, et bien plus encore les passions à satistaire, qui le poussent à commettre de mauvaises actions. Toutes ces causes agissent assurément sur le sourd-muet avec autant d’énergie au moins que sur le parlant ; mais il en
est une, nous l’avons déjà dit, qui pour lui est bien plus impérieuse encore que toutes les autres, c’est le besoin. Il est bien vrai qu’on a vu souvent certains sourds-muets paraître devant la justice; mais qui étaient-ils ? Des enfants sans instruction, pauvres, délaissés de leurs parents , ou traités par eux le plus souvent avec une sorte de barbarie, n’ayant de refuge ni sous le toit paternel, qui leur était fermé , ni dans le travail, que le défaut d’instruction leur avait rendu impossible.
Chaque fois d’ail leurs qu’une cause quelconque les amenait devant la justice, les rédacteurs de journaux, frappés de la singularité du débat, de ses formes exceptionnelles, ne manquaient pas d’en entretenir le public. Mais cette attention même, en jetant sur les sourds-muets en général une sorte de défaveur, ne prouve-t-elle pas combien est rare le fait qui y a donné lieu ? L’aveugle enfin a le privilège d’exciter au plus haut degré la commisération publique ; s’il ne travaille pas, il mendie ; et le caractère extérieur de son infirmité devient pour lui un moyen assuré de provoquer la bienfaisance. Le sourd-muet n’a pas le même privilège ; les lois contre la mendicité le frappent comme tous les autres ; et quand bien même il n’en serait pas ainsi, qui donc serait touché du sort d’un homme qui souffre sans se plaindre, et qui d’ailleurs s’offre à nos regards avec toutes les