PARTIE I. — CHAPITRE IL
de leur position, de leurs rapports habituels. Toutes les fois qu'il s’agit de conquérir un avantage dont ils croient que la société parlante les a injustement privés, ils réunissent leurs efforts, et rien ne ralentit l’ardeur de ceux qui travaillent à l’émancipation de la famille entière, ou dans un intérêt commun, quel qu’en soit l’objet. Es se montrent même sous ce rapport d’un zèle tellement exagéré, qu’il les rend parfois passionnés et injustes envers leurs rivaux parlants, qu’ils traitent en ennemis déclarés plutôt qu’en adversaires. Les hommes de mérite , qu’ils comptent en assez grand nombre dans leurs rangs, leur semblent debeaucoup supérieurs atout le monde qui les entoure ; et toutes les fois qu’ils sont privés d’un avantage qu’ils croient leur être dû, ils se considèrent comme victimes d’un acte de brutale spoliation ; aussi chaque triomphe individuel est pour tous une cause de joie. Mais s’ils se réunissent contre ce qu’ils appelleraient presque l’ennemi commun, ils se divisent bientôt entre eux, et jamais peut-être on ne vit d’assemblées plus orageuses que les leurs. Leurs passions se déchaînent ; des luttes vives, opiniâtres, s’établissent entre eux, les haines s’enveniment ; et c’est, il faut bien le dire, quelquefois les plus mauvaises passions qui les poussent à se dénigrer, à se dépouiller les uns les autres.
Es éprouvent d’ailleurs bien rarement les uns
pour les autres cette sympathie qui fait qu’on excuse aisément les défauts ou les fautes de ceux qu’on aime. Les plus instruits manifestent en général une pitié dédaigneuse pour celui qui ne l’est pas, et auquel la nature semble avoir refusé les facultés essentielles pour acquérir des connaissances telles qu’il puisse s’égaler à eux. Ce sentiment se montre surtout dans le sourd-muet métis, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, c’est-à-dire dans celui qui, frappé tardivement de surdité, est resté en possession de tout le développement que ses facultés intellectuelles avaient acquis auparavant, et qui, étant devenu sourd à l’âge de six ou sept ans, a conservé une certaine facilité pour parler, et toutes les connaissances qui sont le résultat delajouissancedetousses sens pendant plusieurs années. On ne saurait mieux rendre à cet égard leur situation vis-à-vis des autres qu’en la comparant à celle des mulâtres à l’égard des nègres. Il est d’ailleurs incontestable qu’ils sont en général doués d’une plus grande aptitude. Que de temps ne faut-il pas, en effet, au pauvre enfant né sourd, pour se placer au niveau de celui qui un instant au moins a été mêlé, comme nous et avec les mêmes avantages, à la société, et dont l’intelligence a ainsi profité des communications variées dont nous sommes redevables à l’ouïe!
Le sentiment irrésistible qui porte néanmoins les