PARTIE 1. — CHAPITRE II
tence, et décuplé la somme de bonheur qu’il lui était permis d’espérer sur cette terre pour lui si ingrate.
11 n’est donc pas douteux que cette puissante raison ne soit celle qui, dans le sourd-muet instruit, fortifie le sentiment de répulsion que nous venons de signaler, et qui existe d’une manière si générale, qu’il est en quelque sorte indépendant de tout raisonnement : il n’est pas acquis, il est inné pour ainsi dire. Quelle est donc la cause qui peut produire un effet si singulier et si contraire en apparence à toutes les données de l’expérience? Ne serait-ce pas parce qu’en général les jeunes sourdes-muettes sont en quelque sorte privées de ce charme irrésistible dont sont douées les personnes de leur sexe? Il est certain, en effet, que celles de nos écoles n’ont, en général, ni dans l’esprit ni dans le mouvement du corps, rien de cette activité remarquable qui caractérise le sourd-muet. Se mouvant avec peine et comme malgré elles, il n’y a aucune grâce ni dans leur démarche ni dans leur maintien. La vie est en quelque sorte à demi éteinte en elles ; et elles offrent l’aspect de l’indolence et de la lassitude la plus complète. Quand elles sont encore dans l’âge où l’esprit se fortifie par l’étude , leurs progrès sont en raison de cette situation physique : aussi combien peu en voit-on qui sachent ensuite dans le monde secouer la torpeur qui règne dans toute leur personne î
Comment expliquer un état si diamétralement contraire à celui du sourd-muet? Est-ce que l’infirmité produit en elles des effets plus désastreux ? Sont-elles, par suite de ce fait, dépourvues, non pas seulement de la sagacité qui distingue les femmes en général, mais aussi de l’aptitude que montre le sourd-muet pour le travail? Nous ne pouvons le croire ; car nous avons vu , en dehors des écoles, des jeunes filles atteintes de surdité, et elles nous ont toujours paru remarquables par leur intelligence et leur merveilleuse pénétration. Rien n’était plus séduisant que leur maintien , plus gracieux que l’expression mimique de leurs pensées. On assure, d’ailleurs, que dans les écoles où les deux sexes sont réunis pour l’étude, les jeunes filles se montrent presque toujours d’une aptitude supérieure à celle des garçons. Mais s’il en est ainsi, à quoi attribuer la situation si différente qu’elles ont parmi nous, et à laquelle il faut bien rattacher le sentiment que les sourds-muets nous ont paru éprouver pour elles ? Cela provient un peu sans doute de ce que la plupart d’entre elles se sont élevées dans les champs, et qu’aucune idée de coquetterie n’a encore germé dans leur esprit ; mais nous pensons aussi que la direction générale donnée à leur éducation n’y est pas non plus tout-à-fait étrangère. L’esprit souffre et s’amoindrit quand les forces physiques restent