CHAPITRE III
FACULTÉS INTELLECTUELLES ; ÉTAT DU SOURD-MUET AVANT TOUTE INSTRUCTION'; DIFFÉRENCE QUI EXISTE ENTRE LUI ET L’IDIOT ; SAUVAGE DE L’AVEYRON ; IDÉES QUI SONT LES PLUS FAMILIÈRES AU SOURD- MUET ; FACULTÉS QU’lL EMPLOIE DE PRÉFÉRENCE ; PUISSANCE DE L’INTUITION ; USAGE TROP EXCLUSIF DE LA MÉMOIRE.
Presque tout devrait avoir été dit aujourd’hui sur les fausses idées que les hommes du monde et les philosophes eux-mêmes s’étaient faites des sourdsmuets et de leur aptitude avant toute instruction ; mais on s’est si peu occupé d’eux, qu’il ne faut pas trop s’étonner si, jusqu’à ce jour, on les a traités involontairement avec une cruelle injustice, et si on leur a refusé jusqu’à l’appréciation du bien et du mal, les ravalant ainsi au niveau de la créature sans intelligence, comme si l’âme ne possédait pas, indé-
pendamment de son enveloppe plus ou moins régulière, toutes les qualités qui font de l’homme un être pensant et réfléchi. Sans doute les sens nous sont indispensables pour l’acquisition des idées : et sans vouloir prétendre ni soutenir ici que la sensation seule met en jeu nos facultés, et que sans elle nous serions dans l’impossibilité de concevoir la moindre pensée, nous croyons que, plus le nombre de nos sens est restreint et plus leur exercice est limité, plus notre intelligence est inactive. Mais il n’est certainement pas nécessaire que tous soient conservés et puissent exercer leurs fonctions, pour que nous ayons la possibilité de concevoir les idées. On doit donc rester enfin parfaitement convaincu que si la suppression de l’ouïe nuit aux opérations de l’entendement et au développement de la raison, elle n’empêche pas l’entendement et la raison d’exister. Dans l’idiot, la perturbation a son siège au milieu de tous les éléments de la pensée ; il y a désaccord entre les facultés morales et les organes qui sont destinés à les mettre en activité; mais les sens existent dans toute leur intégrité. C’est plus avant que le mal existe ; il est plus profond en quelque sorte que dans le cas de surdité. Ici, en effet, comme lorsqu’il s’agit de cécité, c’est l’homme physique seul qui est irrégulier; et c’est pour cela qu’il y a entre le sourd-muet et l’insensé toute la différence qui