PARTIE I. — CHAPITRE III
quelque sorte par son activité même ; et comme le mouvement est la première condition d’existence de l’intelligence humaine, il est évident que les relations ne constituent pas le seul moyen à l’aide duquel il soit possible de lui donner l’essor que nous remarquons dans le sourd-muet.
Il a donc une première instruction qui est l’œuvre de la nature; et quoiqu’il n’ait point d’autre livre que le monde, d’autre précepteur que les faits qui s’accomplissent sous ses yeux, il possède des idées nombreuses, variées, et c’est à tort qu’on se laisserait persuader qu’elles sont inexactes ou incomplètes. Il est sans doute un ordre de connaissances que, comme nous, le sourd-muet soupçonne, mais n’a pas approfondies. Ce sont celles qui lui sont venues par demi-aperçus, par de fausses indications, par suite de sensations peu définies ou d’une intuition incomplète ; ce sont celles encore qui se rapportent à des faits qui n’ont frappé son attention que d’une manière très fugitive ; celles qui se rattachent à des objets ou à des faits qui n’avaient avec lui aucun rapport d’intérêt, de curiosité ou de répugnance ; celles enfin qui n’ont excité aucune de ses passions, qu’il a conçues sans s’y arrêter, et en quelque sorte indépendamment de sa volonté.
Parmi les idées qu’il n’a pas encore, mais qu’il est naturellement prédisposé à concevoir, il en est de
fort essentielles pour la marche progressive de son instruction; et le talent du professeur consiste à découvrir le filon qui conduit à cette mine précieuse, et son habileté doit le guider dans le choix des moyens propres à recueillir toutes les richesses qu’elle renferme.
Mais à côté de ce réservoir de connaissances vagues et incertaines, il en existe un beaucoup plus abondant. Là se trouvent ces notions claires, sans confusion, que le sourd-muet a recueillies, lui, pauvre enfant, comme les miettes qui venaient alimenter sa faim ; il en a fait un amas précieux, et il les a conservées avec d’autant plus de soin que là est toute sa richesse intellectuelle, le répertoire de ses conversations intimes, les instruments de ses connaissances nouvelles, son trésor enfin avec lequel il vivra par l’intelligence, et cultivera à sa manière, et selon ses facultés, la raison et l’entendement qu’il tient comme nous de la nature, ou plutôt de la bonté divine.
C’est avec cette collection d’idées presque toujours sans lien et sans rapports essentiels, qu’incompris et baffoué, il traînera au milieu des autres hommes son existence infortunée en apparence, mais non entièrement dépourvue de toute espèce de charme ; et si plus tard il est assez heureux pour être appelé à recevoir de l’instruction, ce sera un point