PARTIE I. — CHAPITRE III
Français qui voudrait apprendre l’anglais, et le maître anglais qui, voulant lui enseigner cette langue , connaîtrait parfaitement la première. En général , toutes les analogies de ce genre qu’on a cherché à établir entre le sourd-muet et le parlant se sont trouvées fausses, parce qu’il est en réalité bien peu de cas où il existe entre eux une similitude parfaite de position. Ce qu’il y a de plus vrai, c’est que le sourd-muet n’a pas à proprement parler de langue qui lui soit propre ; il possède bien quelques signes vagues et incorrects ; mais, outre leur défectuosité , ils ne s’appliquent qu’aux objets les plus usuels et à quelques idées morales peu étendues. Il faut donc d’abord, comme le fait observer avec juste raison l’abbé Sicard, donner une langue à des enfants qui semblent n’en avoir aucune ; et en leur communiquant des idées, il faut leur apprendre tout à la fois le signe de traduction et le mot écrit : difficulté inouïe, il faut le dire, que le génie de l’homme est enfin parvenu à vaincre, mais qui, pendant bien des siècles, a mis entre le sourd-muet et le parlant une barrière infranchissable.
Il faut dès lors se défier beaucoup de ces moyens commodes de démonstration qui d’abord séduisent l’imagination par leur rectitude apparente, mais qui, reposant le plus souvent sur des principes trop absolus, sont sujets à être contestés par les uns et
complètement repoussés par les autres. Demandez aux professeurs allemands de l’école d’Heynicke, le contemporain et le rival de l’abbé de l’Épée, si à leurs yeux la pantomime est le meilleur et le premier moyen de communication entre eux et leurs élèves : vous les verrez non seulement nier cet axiome des auteurs français, mais s’obstiner à prétendre que rien n’est moins nuisible que son emploi. Sont-ils, eux, dans la bonne voie, ou bien commettent-ils une hérésie grave en refusant au langage des signes le rôle important que nous croyons devoir lui accorder? Hâtons-nous de déclarer d’abord qu’il y a de part et d’autre un peu de partialité. La pantomime existet-elle au moment du point de départ comme un élément sûr de communication, et peut-elle remplir, entre l’élève et le maître, l’office d’un langage préétabli et combiné avec la régularité harmonieuse de nos langues parlées? Assurément non. Peut-on, en elfet, accorder le titre de langue à quelques signes détachés, incorrects, arbitraires et souvent dépourvus de sens, que le sourd-muet a imaginés dans sa solitude pour exprimer ses besoins et manifester ses rares pensées? Peut-on espérer d’ailleurs qu’il ait conservé ses idées telles qu’il les avait conçues, sous l’influence de certaines causes qui ont cessé d’exister depuis longtemps, ou en présence d’événements dont le souvenir est sorti de sa mémoire? Il vient