PARTIE I. — CHAPITRE III. ICI
reuses circonstances qui réveilleront l’idée de l’objet en même temps qu’il montrera le signe destiné à le représenter (1). »
Le vice capital de l’instruction des sourds-muets, telle qu’elle est encore donnée dans la plupart des écoles, c’est de ne mettre enjeu, en quelque sorte, que la mémoire des élèves et de ne jamais laisser agir leur intelligence. Observateur par position, le sourd-muet est naturellement disposé à user plutôt de cette faculté que des autres. Son éducation première est d’ailleurs tout-à-fait passive ; elle est l’œuvre des objets et des faits extérieurs, qu’il accepte tels qu’ils sont, et entre lesquels il établit bien rarement des rapports. Il en est un toutefois qu’il saisit aisément, c’est celui de cause et d’effet ; mais il s’arrête là ; et il est bien rare qu’il s’occupe des qualités essentielles des choses qui ne sont pas appréciables à la vue et des conséquences éloignées d’un fait. Son talent d’observation se borne donc aux rapports immédiats et consécutifs ; les suppositions, les conjectures lui sont pour ainsi dire inconnues, parce que son raisonnement ne peut s’établir que sur des objets isolés entre lesquels il a bien rarement besoin d’établir des rapprochements. Quand vient l’époque où commence pour lui l’éducation régulière,
1; Sicaid . Cours d’instruction d’un sourd-muet.
cette manière d’étudier s’est en quelque sorte fortifiée par l’habitude ; la mémoire a pris une force considérable : aussi le professeur le trouve-t-il toujours admirablement disposé à recevoir et à garder le souvenir des pensées qu’il lui communique. On est donc étonné de la facilité avec laquelle il saisit et de la parfaite exactitude avec laquelle il reproduit les mots qu’on lui a enseignés. Mais il y a là un piège dangereux auquel bien peu d’instituteurs ont su échapper. Quoi de plus séduisant, en elfet, que cette route sans aspérités, qui paraît mener sans fatigue d’aucune espèce à des résultats inouïs? On marche ainsi plein de confiance, et lorsqu’on se croit près d’atteindre le but, on s’aperçoit enfin, mais souvent beaucoup trop tard, que le sourd-muet, si étonnant par son talent d’imitation, est comme un faible enfant, qui marche d’un pas assuré aussi longtemps qu’il sent la main qui le guide , et qui s’arrête ou tombe aussitôt qu’il se voit livré à ses propres forces.
L’abbé de l’Épée lui-même, surpris et émerveillé de l’extrême facilité avec laquelle le sourd-muet apprenait des phrases arrangées , était parvenu à dicter par signes convenus à ses élèves des narrations dans plusieurs langues. Ils étonnaient le public par tant de savoir; mais l’abbé de l’Épée n'a pas laissé un seul élève qui ait su manifester spontanément sa