‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 85 sur 200 · PARTIE t. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE t. — CHAPITRE III

M. de Gérando n’hésite pourtant pas à dire qu’il est tel système d’enseignement pour les sourdsmuets qui ne doit procéder qu’en leur transmettant la nomenclature de nos langues par un ordre méthodique. Quel est donc ce système que nous ne connaissons pas? Serait-ce celui de l’abbé Sicard, que nous examinerons bientôt, et que les professeurs les plus habiles ont simultanément abandonné sur ce point, non pas sans doute par la raison que le modèle n’en existe nulle part, et que toutes les méthodes d’éducation l’auraient repoussé, ce qui n’eût pas été, en effet, une raison péremptoire, mais parce qu’il était devenu évident pour tous qu’il avait dans l’enseignement des sourds-muets, en particulier, de nombreux et très graves inconvénients ? Comment a-t-il pu entrer un instant dans la pensée d’un homme judicieux qu’en apprenant la valeur de tous les mots d’une langue, on saurait non seulement la comprendre, mais surtout la parler et l’écrire ! A quoi bon jeter ainsi dans le cerveau d’un enfant, dans un pêle-mêle que la plus habile coordination ne fera qu’amoindrir, des milliers d’expressions sansval eur, sans importance et dont l’utilité, dans tous les cas, ne se fera sentir que longtemps après qu’elles auront été enseignées? Où est la vied’ailleurs et le mouvement à l’aide duquel l’esprit se nourrit et se fortifie? Ah ! ce système peut flatter

l’imagination ; il peut paraître ingénieux de numéroter, pour ainsi dire, tous les mots d’une langue pour les faire mouvoir à un signal donné, sans toutefois savoir d’où ils viennent, où ils vont, et ce qu’il est possible d’en faire ! Affreuse confusion, il faut le dire, chaos impénétrable au sein duquel on ne fera jamais pénétrer la lumière.

Soumettez pendant des années le sourd-muet à cet exercice fastidieux, demandez-lui ensuite d’établir le rapport de l’idée et du mot qui sert à l’exprimer; qu’il essaie surtout de faire des applications méthodiques, et vous verrez qu’il aura beau les arranger de mille façons diverses , il n’en fera jamais sortir une combinaison grammaticale désirée: il connaîtra tous les matériaux dont la langue se compose, mais la langue elle-même lui sera inconnue : semblable à un ouvrier qui, chargé de la construction de nombreux édifices, se placerait au milieu d’une prodigieuse quantité de matériaux entremêlés avec le soin le plus désespérant, et qui, s’il voulait retrouver ceux qui étaient primitivement destinés à l’édification d’un monument donné , y emploierait son temps et ses forces en pure perte.

Faut-il s’étonner des lors que ce système, dont on avait pu croire un instant que l’application serait possible avec les sourds-muets, alors même qu’il avait été repoussé de partout, ait fini par être tar-

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