PARTIE L - CHAPITRE III
divement rejeté aussi de nos écoles, et qu’on ait compris enfin que son emploi offrait là plus de véritables dangers que partout ailleurs ?
Nous n’avons dès le principe besoin des mots, en effet, que pour apprendre la langue ; et lorsque nous en connaîtrons bien les règles, et que nous saurons en faire des applications régulières, nos connaissances prendront en conséquence un développement considérable. Notre premier et notre unique but doit donc être d’abord de mettre le sourd-muet en rapport avec la société par l’écriture ; et ensuite s’ouvrira devant lui le vaste dépôt des connaissances humaines, qui semblait devoir être le patrimoine exclusif de l’homme qui est resté en possession de tous ses sens. L’éducation se trouve ainsi divisée en deux périodes bien distinctes : la première comprend l’étude de la langue presque exclusivement, et la seconde, l’éducation proprement dite à l’aide de la langue elle-même. C’est parce qu’on n’a jamais compris l’utilité de cette distinction si essentielle que les méthodes d’enseignement ont été si vaines, si incompréhensibles et surtout presque toujours improductives.
Le meilleur de tous les systèmes, a-t-on dit, est celui qui, calqué sur une loi de la nature, reproduit la manière dont une mère, cette institutrice de fait, commence, souvent sans le vouloir et sans le savoir.
l’éducation de son enfant. Elle lui montre d’abord les objets isolés placés à la portée, non pas seulement de sa vue, mais aussi de sa faible intelligence ; elle lui en montre peu à la fois, et elle y revient souvent. Or, dit-on, le sourd-muet est sous le rapport intellectuel, comme l’enfant entendant qui sort du berceau. Quoi de plus logique alors que d’adopter pour lui la marche que la nature a tracée pour une position tout-à-fait identique? Identique! non certainement , et il est difficile de s’expliquer comment des hommes instruits ont pu se méprendre un instant sur les différences essentielles qui existent entre deux positions si diamétralement opposées. Que des hommes, décorés peut-être à tort du beau titre de philosophes , se livrant à l’étude de la nature d’une manière toute spéculative, aient accepté sans contradiction cette croyance erronée et l’aient propagée , cela se comprend encore ; mais des professeurs de sourds-muets, des hommes qui pensent sérieusement et qui soumettent immédiatement leurs réflexionsà l’épreuved’une pratique judicieuse, ne doiton pas s’étonner qu’ils aient partagé cette erreur au point d’en faire la pierre d’assise d’un système condamné depuis longtemps par la pratique ? Peut-on soutenir, en effet, avec quelque raison, que l’enfant au berceau et le sourd-muet sont dans la même position? Veut-on prouver ainsi qu’on ne réussira,