PARTIE I. — CHAPITRE III
jamais mieux dans l’enseignement de ces derniers que lorsqu’il sera possible de trouver une méthode à l’aide de laquelle il s’instruira, comme le petit enfant, sans réflexion , au hasard et comme de lui-même? Ce qui signifierait, en d’autres termes, que l’absence de tout système est le meilleur des systèmes.
Il n’est pàs plus rationnel d’assimiler l’éducation du parlant à celle du sourd-muet de son âge. Pour donner son enseignement, le maître de l’enfant ordinaire possède un langage intermédiaire aussi bien compris de son élève que de lui-même : c’est le langage maternel , que les relations avec les autres hommes ont appris à l’élève ; aussi il connaît, au moment où commence son éducation proprement dite, presque tous les termes les plus usuels. L’usage lui a tout appris ; tout, excepté les règles nécessaires pour parler correctement. Il faut donc que tous ces matériaux soient classés conformément aux règles de la grammaire, pour qu’aux yeux du monde il soit un homme bien élevé. Il aura sans doute à apprendre encore bien des expressions dont la valeur lui est inconnue. Le but principal de l’instruction n’est cependant pas de lui en procurer la connaissance, mais de lui faire appliquer les règles dont l’observation rigoureuse est une condition de toute instruction bien solide. L’élève parle bien ou mal; s’il parle bien, on lui enseigne pourquoi son langage est régulier ;
s’il parle mal, on lui apprend les règles qu’il viole, afin qu’à l’avenir il ne commette plus les mêmes fautes.
Il n’en est certainement pas ainsi du sourd-muet ; aucune expression ne lui est connue, et il ne soupçonne pas même l’existence de ces principes régulateurs dont il faut cependant bien qu’il aborde l’étude; et pour cela il n’y a en réalité, comme nous l’avons déjà dit, aucun langage commun à l’aide duquel le professeur puisse expliquer à son élève les termes et les combinaisons du langage qu’il s’efforce de lui apprendre : aussi ne s’agit-il pas entre eux des règles grammaticales. Que nous importe que notre élève sache pourquoi un mot se trouve à la place qu’il occupe, pourvu qu’il sache trouver cette place et la lui donner toutes les fois qu’il s’agira de l’employer?
L’enseignement ne peut donc pas, comme celui du parlant : être grammatical ; aussi le professeur ne parlerait-il jamais des règles; et si parfois, doué d’une pénétration plus précoce, ou pressé par l’excessive curiosité qui distingue les sourdsmuets en général, l’élève, étonné des bouleversements que subit la langue, de ces formes bizarres et inattendues que. revêt la pensée, véritable prothée qu’on présente ici sous un aspect, là sous un autre, en demande la cause et insiste pour la connaître , on lui redira invariablement que l’usage le veut