‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 88 sur 200 · PARTIE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE I. — CHAPITRE III

ainsi. Ce n’est pas la langue, en effet, qui a été créée par la grammaire, mais la grammaire par la langue. Il faut donc apprendre au sourd-muet la langue maternelle, comme l’enfant ordinaire l’apprend, par la pratique, dont la méthode synthétique nous indique seule les règles par des applications régulières. En voulant suivre la voie de l’analyse, qui est la base de presque toutes les méthodes dont on fait usage avec les parlants, non seulement on n’arriverait à aucun résultat satisfaisant, mais on se créerait des obstacles presque toujours insurmontables. Si un équilibriste voulait, au moment où il marche sur une corde, expliquer les principes d’après lesquels il agit, il n’est pas douteux, dit quelque part Fénelon, qu’il ne tombât. Il en est de même des sourds-muets : aussi est-ce par l’usage seul qu’il faut que tout soit justifié; tout autre système serait d’une application à peu près impossible.

Nous n’avons pas d’ailleurs pour principale mission d’en faire des rhéteurs et des grammairiens ; mais de leur enseigner, n’importe comment, à parler correctement notre langue ; et nous devons suivre la voie la plus courte et la plus sûre pour atteindre ce but. Quand le sourd-muet sera suffisamment instruit sur ce point, il appliquera les règles sans en connaître les définitions ; et si alors

il est curieux d’apprendre en vertu de quels principes il agit ainsi, il le pourra d’autant plus aisément qu’il aura été initié par la pratique la plus raisonnée à la syntaxe et à toutes les prescriptions de la grammaire.

Un homme d’une érudition trop profonde est donc, dans certains cas, plus dangereux que celui qui n’en a pas assez. L’habitude, en effet, d’assigner à toutes choses des causes bonnes ou mauvaises, probables ou incertaines, de chercher la raison de tout, de sonder pour ainsi dire la nature et d’interroger sans cesse ses productions les plus insignifiantes , fait que l’on considère la métaphysique la plus subtile comme le principe fondamental de toute bonne méthode. Nous en avons vu exigeant de prime abord que le sourd-muet distinguât en nous deux principes, et lui contestant sans cela la possibilité de rien comprendre aux opérations de l’entendement humain ; comme si le sourd-muet ne savait pas définir la joie, la douleur, la colère, la haine, sans avoir appris, conformément aux lois de la psychologie, ce que c’est que le monde physique et le monde moral, et la différence qui existe entre eux ; vous en verrez de même se récrier très fort à l’idée de ne rien mêler d’insolite aux procédés de leur enseignement. Qu’importe à leurs yeux qu’un sourd-muet soit instruit et écrive parfaite-

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