PARTIE II. — CHAPITRE
porte, disent-ils, au sourd-muet d’avoir des connaissances plus étendues, si, avec un langage à part, ij reste plus que jamais dans un état de mutisme complet à l’égard de la société qui ne peut comprendre son langage ? La parole, au contraire, le met en rapport avec tous les hommes. Par elle il peut exprimer ses idées, communiquer ses sentiments et donner partout et à toute heure une satisfaction immédiate à ses besoins. Qui donc pourrait nier la supériorité de ce mode de communication ? Ne seraitce pas nier la lumière ? Par lui et lui seul, il redevient homme comme nous, et, cessant d’être un être incomplet, il s’associe aux joies de la famille, àlaquelle désormais il peut révéler l’état de son âme.
Personne assurément n’a contesté jusqu’ici tous les avantages de la parole orale. Tout le monde sait que si le eourd-muet parvenait à parler, son infirmité cesserait d’exister, et il n’y aurait pas d’homme assez insensé pour hésiter un seul instant à lui procurer un instrument de communication dont le résultat serait une guérison radicale. Mais où donc trouver le moyen à l’aide duquel il soit, non pas seulement facile, mais même possible , avec beaucoup de peine, de rendre, à l’aide de procédés artificiels, la- parole orale à celui qu’une surdité précoce en a privé ? Espère-t-on encore sérieusement qu’il soit jamais possible de découvir cette sorte de pierre
philosophale, à la recherche de laquelle travaillent sans relâche et avec tant d’ardeur des hommes en qui les sentiments les plus généreux ne peuvent qu’avoir étouffé la voix de la raison? Où sont donc les fruits précieux de tant d’efforts persévérants? Pourrait-on montrer aux regards si avides de nouveautés du monde un de ces hommes que la nature a condamnés au silence, ayant dompté le redoutable empêchement qu’elle a mis à ce qu’il puisse parler, élevant la voix au milieu d’une paisible réunion de famille, et s’étant fait de la parole un usage tellement facile qu’il puisse, par son seul secours, établir avec tous un échange rapide d’idées? Assurément rien de tel n’a encore été révélé au monde ; et quand même il se rencontrerait une individualité brillante, qui, par suite d’une position exceptionnelle ou de circonstances fortuites, arriverait à surmonter des obstacles qui jusque là tenaient sa langue captive, cela prouverait-il donc que tous peuvent arriver au même résultat, atteindre le même but? Ab uno disce omnes ? Les faits parlent trop haut pour que l’on pût ajouter foi, même pour un instant, à une si singulière prétention. La parole artificielle, dont l’emploi a été fait à Paris autant et mieux peut-être que partout ailleurs, n’est ni un moyen de communication suffisant , puisqu’il est incomplet et ne pourrait s’appliquer qu’à quelques individus, ni un instrument