‹ MycènesChapitre 2 sur 254 · Hor., Ars poet · texte numérisé non relu

Hor., Ars poet

MYCKNKS. I

destinée plus forte que la volonté des dieux. Pour moi, dans la circonstance présente, le D' Schliemann est le représentant et le ministre de cette destinée. Quand je considère les services éclatants qu’il a rendus à la science classique, une puissance contre laquelle il n’y a point de recours me force à comprendre que je ne puis me dispenser de cédera son désir. Voilà le lecteur bien prévenu ; il sait où et pourquoi il se doit tenir sur ses gardes ; autant que possible, je me servirai, pour me guider, des jalons qu’ont déjà plantés MM. Newton et Gardner; le premier, dans un compte rendu qu’il a publié dans le Times à\\ 20 avril 1877, après avoir vu de ses yeux les ruines de Mycènes ; le second, dans de remarquables articles insérés dans V Académie (21 et 28 avril). Je crois que les savants adonnés à la lecture des classiques ne sont pas les seuls chez qui les découvertes du D" Schliemann aient excité de l’intérêt. Aussi j’essayerai d’être aussi peu technique que possible et d’écrire, autant qu’il sera en moi, pour un cercle plus étendu que le cercle des personnes qui, chez nous, sont en état de lire le grec.

Quand les découvertes de Tirynthe et de Mycènes furent annoncées en Angleterre, ma première impression fut celle d’une admiration extraordinaire qui allait jusqu’au ravissement ; j’étais porté à croire et, malgré moi, plus porté à ne pas croire que l’auteur pût avoir raison dans la question capitale qui domine toutes les autres, celle des tombeaux de l’Agora. Il est de mon devoir de dire que^la réflexion et une connaissance plus complète du sujet ont eu bien vite raison' de mon scepticisme. Certes, il y a non-seulement des lacunes à combler, mais encore des difficultés à attaquer, soit pour les expliquer, soit pour laisser à l’avenir le soin de les résoudre. En mettant dans la balance, je ne dis pas l’évidence, mais au moins une présomption raisonnable, il semble qu’on pourra finir par incliner à croire que cet éminent explorateur a exposé à la lumière du jour, après trois mille ans, les monuments et les restes d’Agamemnon et de ceux qui l’accompagnaient à son retour de Troie. Nous allons tâter te terrain pas à pas pour trouver le chemin qui doit nous conduire à aborder la question ;

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avançons-nous gTaduellement, avec précaution, comme un ?jon général pousse ses approches vers une forteresse formidable.

En lisant le volume du D' Schliemann, je trouve les preuves qui rattachent d’une manière générale ses découvertes aux poèmes homériques plus nombreuses que je ne l’avais soupçonné d’après la rapide esquisse dont il nous avait donné connaissance lorsqu’il visita l’Angleterre au printemps.

i . 11 met sous nos yeux de grossières figures de vache et, sur une bague à cachet (fig. 531) et ailleurs encore, des têtes de vache qu’il est impossible de ne pas reconnaître pour ce qu’elles sont réellement. Alors il nous montre le culte, traditionnel dès la plus haute antiquité, de Hèra en Argolide, et il nous demande de rapprocher ces deux faits de l’emploi de hoôpis (aux yeux de vache) comme épithète ordinaire de cette déesse dans les Poèmes ; il pourrait ajouter : et de son rôle de protectrice spéciale d’Agamemnon, qu’il s’agisse de ses intérêts ou de sa sûreté personnelle (//., 1, 194-222).

Cette demande me paraît raisonnable. Nous savons que sur quelques monuments égyptiens la déesse Isis, la compagne d’Osiris, est représentée sous la forme humaine avec une tête de vache. C’était une manière de représenter la divinité conforme à l’esprit d’une immigration égyj:)tienne * et compatible avec le texte d’Homère; cette immigration pourrait avoir eu lieu quelques générations avant les Troïka. D’autre part, c’était un mode de représentation contre lequel protestait le génie tout entier de l’hellénisme, si l’on se reporte au type authentique de ce génie, tel que nous le représentent les Poèmes. Nous trouvons dans ces Poèmes une Ilèra qui portait, pour ainsi dire, le manteau d’Isis, sans compter qu’elle se parait des dépouilles d’un ou même de plusieurs des personnages inscrits au Livre d’or des vieilles dynasties pélasgiqnes. Rien de plus naturel pour des Grecs que de décapiter Isis, non pour la punir, mais pour lui faire honneur. Elle pouvait donc apparaître

1. Depuis que cette Préface a été mise sous presse, on a analysé les fragments d'un o?uf d’autruche qui avait été considéré à tort comme un vase d’albàtre, et on en a constaté la nature; l’extérieur de cet œuf est orné de six dauphins en porcelaine égyptienne de couleur verte. La présence de cet objet semble fournir de nouvelles indications sur les relations préhistoriques entre Mycènes et l’Égypte. Je rappelle ici que, selon Pausanias (III, 16), dans le temple d’Hilaira et de Phœbè à Sparte était suspendu un des œufs de Léda. Probablement c'était aussi un œuf d'autruchc.

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chez eux avec une tête humaine; seulement, pour ne pas rompre brusquement avec les traditions populaires, la tête de vache et même la forme complète de la vache pouvaient être conservées comme des symboles religieux. Et le grand poète, qui tient toujours ces symboles à distance, pour les empêcher de déshonorer la foi dont il était le grand docteur, pouvait cependant choisir, entre les traits caractéristiques de la vache, celui qui convenait le mieux à son dessein et donner à sa Hèra, qui n’a jamais passé pour une divinité bien intelligente, le grand œil tranquille de la vache. Il est certain que, dans Homère, l’emploi de cette épithète appliquée à Hèra n’a rien d’exclusif, et j’admets qu’Homère n’en soit pas l’inventeur et qu’il l’ait reçue de quelque devancier. Mais, sans être exclusive, l’épithète est très-spéciale, et cela seul suffit pour donner une certaine autorité à la doctrine de notre célèbre explorateur.

2. Il y a longtemps que l’on connaît plus ou moins l’existence dans l’Argolide des constructions appelées improprement cyclopéennes et encore plus improprement pélasgiques, en faisant de cette seconde épithète un synonyme de la première; mais le D’’ Schliemann a jeté quelque lumière sur ce qu’il me sera peutêtre permis d’appeler la distinction des styles. Il a trouvé et il admet trois types de ce genre de constructions. J’ai fait des objections contre les noms généralement en usage : contre le premier, parce qu’il n’apprend rien ; contre le second, parce qu’il enseigne une erreur , car ces constructions n’ont aucun rapport réel avec les tribus pélasgiques. Ce qu’ils désignent, c’est la main-d’œuvre de la race des constructeurs par excellence, de cette race composée de plusieurs éléments, qui, venant du Sud et de l’Est, émigra en Grèce et sur d’autres points du littoral méditerranéen.

Cette race paraît, non pas invariablement, mais le plus ordinairement, associée au culte de Poséidon. Or ce culte, dans V Odyssée, a des rapports très-faciles à saisir avec le nom des Gyclopes, et il est, comme j’en suis depuis longtemps persuadé, une des principalesclefspour l’éclaircissement futur des mystères de l’antiquité dans les régions helléniques et homériques. Les murs de Troie furent bâtis par Poséidon, c’est-à-dire par une race qui pratiquait

le culte de ce dieu. Jusqu’à quel point ces murs sont-ils conformes à quelques-uns des détails minutieux de la description que fait le D' Schliemann de l’architecture cyclopéenne (ch. ii et y), c’est ce que je ne puis dire. Mais, s’il a raison, comme cela semble probable, de placer Troie à Hissarlik, il importe de remarquer que cette œuvre de Poséidon était assez solide pour avoir peu souffert de la rage de l’incendie et pour être demeurée inébranlable au milieu de tous les changements qui l’ont ensevelie sous une colline de décombres et de ruines de toute espèce. Naturellement, le mode de construction, chez la même race, devait changer avec les circonstances particulières et surtout avec les matériaux que l’on avait sous la main. Je suis tenté, du moins jusqu’à ce que l’on ait imaginé un meilleur nom, d’appeler ce mode de construction architecture poseïdonienne. Dans tous les cas, et quelque nom qu’on lui donne, je note cette architecture comme un nouveau lien entre les Poèmes et les découvertes; j’admets en meme temps que le sujet n’est pas assez développé pour que je me croie autorisé à y attacher une trop grande importance .

3. L’édifice en forme de ruche désigné, sans raisons bien valables, sous le nom de Trésor d’Atrée, nous montre, au-dessus de la porte (pl. IV), un linteau composé de deux énormes blocs, dont l’un pèse, à ce que l’on suppose, de 130 à 135 tonnes. Si je parle de ce linteau, c’est uniquement pour rappeler au lecteur que, selon moi, nous devons être prêts à reconnaître franchement, dans ce cas comme dans bien d’autres, la main et le travail d’une population d’étrangers qui ont apporté avec eux, en Grèce, des éléments de civilisation matérielle qui ne sont pas à mépriser. Je désire plus particulièrement insister sur ce fait que, dans rintérienrdu Trésor, à partir de la quatrième assise de pierres, en remontant, on voit encore (p. 100) deux trous percés dans chaque pierre et, dans beaucoup de ces trous, des restes de clous en « bronze ». On trouve (p. 101), paraît-il, des trous semblables dans le Trésor de Minyas, àOrchomène. Selon notre auteur, ces clous ne pouvaient servir qu’à fixer le long du mur des plaques d’un métal qu’il appelle tantôt de (( l’airain » et tantôt du « bronze », et dont tonte la paroi

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intérieure aurait été autrefois décorée. Sur la question secondaire, à savoir quel était exactement le métal employé à la décoration, je ferai observer qu’à cette époque on ne connaissait pas l’airain, et que le bronze, particulièrement au point où en était alors le développement matériel, était tout à fait impropre à faire des revêtements. Mais, si l’on se borne à la question d’architecture, on trouve ici un remarquable rapprochement avec le texte homérique. En effet, dans le palais d’Alkinoos, roi des Phaïakès, l’œil était ébloui d’un éclat comparable à celui du soleil et de la lune, parce que les murs étaient en khalkos (OcL, VII, 86), mot que je crois désormais pouvoir traduire hardiment par car: P il s’agit

d’un métal qui, à la différence du bronze, est facilement malléable ; 2° tout le long des Poèmes, on parle habituellement de son éclat, et c’est un caractère que je ne crois pas qu’on puisse assigner au bronze. D’un autre côté, justement parce que le cuivre était comparativement doux et malléable, on ne pouvait en fabriquer des clous, et voilà pourquoi les clous étaient en bronze. D’ailleurs, la réunion des deux métaux, cuivre pur et bronze formé d’un alliage de cuivre, dans la même œuvre d’art, ne nous éloigne pas du texte d’Homère. Car, à Skhériè, le revêtement des plaques de cuivre est surmonté d’une corniche faite du sombre kuanos, qui, selon moi, est le bronze. Ce revêtement de plaques de cuivre est un des caractères du palais suprême, celui de l’Olympe {IL, I, 426; 0(L, VIII, 321) construit par Hèphaïstos, l’habile artiste. Je crois que je pourrais montrer aussi que le cuivre ornait également les palais de Ménélaos et d’Odysseus ; je pourrais faire voir, de plus, pourquoi toutes ces circonstances concordent avec le caractère manifestement étranger et oriental de ce genre de décoration. Mais je m’attarderais trop à déduire mes preuves; je note seulement, en vue du but que je me propose aujourd’hui, la remarquable concordance de l’archéologie et des Poèmes.

4. Passant de l’architecture aux objets meubles, je remarque que le D‘’ Schliemann a trouvé à Mycènes des couteaux et des clefs en fei', mais que, d’après leur forme, il les rapporte à une époque postérieure et strictement historique. Ainsi donc, l’ancienne

Mycèiies, en cela semblable à Hissarlik, ne nous a fourni jusqu’ici aucun débris de fer. Les Poèmes en parlent couramment, mais comme d’un métal rare et précieux, employé seulement pour les objets qui exigent une grande dureté et qui sont comparativement petits et faciles à transporter; il n’y a qu’une exception à cette règle, c’est quand il s’agit des portes du Tartaros (//., VIII, 15), pour lesquelles le poète pouvait disposer, dans sa fiction, d’autant de fer qu’il lui plaisait. Il ne pouvait donc y avoir qu’une petite quantité de fer, et il est vraisemblable que l’on emportait les instruments de fer avec soi quand on abandonnait une cité ou qu’elle venait à être détruite. L’absence du fer s’explique donc en partie par la valeur même de ce métal, ensuite, plus particulièrement, par la facilité avec laquelle il se corrode L Par conséquent, sans pouvoir établir ici une concordance positive, nous n’avons pas lieu non plus d’admettre un désaccord.

5. Nous n’avons pas non plus, je crois, à supposer un désaccord entre le char que notre auteur a trouvé sur la seconde stèle de l’Acropole (fig. 140) et la description homérique. La roue, il est vrai, n’a que quatre rayons dans le char de Mycènes, et la roue du char olympien de Hèra en avait huit (//., V, 723) ; mais le poète a probablement introduit cette différence dans la construction, comme il en avait introduit une dans les matériaux, uniquement pour distinguer les dieux des hommes et pour montrer que le char de la déesse était travaillé avec plus de soin et de solidité h

6. Agora ou lieu d’assemblée de Mycènes est en concordance parfaite avec les Poèmes sur deux points: d’abord, elle est circulaire (ch. x) ; ensuite , le banc circulaire sur lequel siégeaient

1. Dans le remarquable musée de l’Académie royale d’Irlande, il y a deux épées que l'on fait rcmonLcr à la période danoise et qui ont été retirées d’un lit de boue. Après y avoir été enfouies pendant peut-être un millier d’années, elles ne présentent à l’œil aucune trace de corrosion. Mais on est ici en présence d’un cas exceptionnel, du moins en ce qui concerne le métal ; et l’Irlande, dans ses marais et ailleurs, fournit de remarquables exemples de propriétés antiseptiques.

2. Je ne regarde pas comme démontré, comme le D" Scbliemann semble le croire (cli. iii ad /tn.), que l’on enlevait le coffre du char et qu’on le remettait chaque fois qu'on a^aità s’en servir. Les passages de VlUade (XXIV, 190 et 267) se rapportent au pe'irins de la charrette. Dans VOdyssée (XV, 131), on en parle seulement comme de l’une des parties du char, sans dire qu'il fût d’usage de le détacher.

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les Anciens est maintenu par des dalles horizontales et lisses. Je ne m’arrête pas sur ces deux points qui sont l’objet d’un développement complet dans le texte ; mais je reviendrai sur ce sujet à propos do remplacement choisi pour les tombeaux et des conséquences que l’on peut tirer de cette importante circonstance.

Je hasarderai maintenant, avant de poursuivre mon énumération, une ou deux remarques générales sur les objets d’art et d’ornementation , en me reportant encore aux comptes rendus de MM. Newton et Gardner, qui sont les commentaires les plus aiitorisés de la partie du texte de l’auteur qui est consacrée à ces objets.

J’ai d’abord à présenter quelques réflexions sur le caractère général des découvertes et sur sa relation avec l’état de l’art tel que nous le montrent les Poèmes. 11 semble raisonnable de penser, surtout après ce qu’a démontré M. Gardner à propos des quatre stèles funéraires, que ces stèles étaient comme le sceau de l’époque même apposé sur un grand dépôt. Il résulte, je crois, des témoignages que nous avons sous les yeux qu’il est impossible de rapporter à une seule école, à un même style ou h une même période de l’art tous les objets qui ont été exhumés. Mais, sur ce point, je voudrais faire observer d’abord que, déposés simultanément dans les tombeaux, en riionneur des morts, ils pouvaient être cependant les productions de plus d’une génération ; ensuite que, bien loin d’être forcés de les rapporter dans leur ensemble à une origine nationale, nous y serons à peine autorisés si nous étudions la question à la lumière des poèmes homériques.

Je conclus du compte rendu de M. Gardner que l’art qui apparaît dans la décoration de la poterie est généralement moins avancé que celui que l’on constate sur les objets de métal. Faite au tour ou modelée à la main, cette poterie, où l’on reconnaît une fabrication d’une période primitive, était beaucoup plus vraisemblablement nationale; tandis que les objets d’art en métaux précieux pouvaient être d’importation étrangère, ou bien encore ils pouvaient être les œuvres d’artistes étrangers attirés à la cour d’Agamemnon. C’est ainsi que nous voyons Daïdalos, dont le nom, tout mythologique qu’il est, représente une influence étrangère, exécuter en Crète

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pour Ariadne la représentation d’une danse, sur métal. Etudions ce sujet un peu plus à fond.

La découverte ou l’examen des ouvrages doit, sans aucun doute, suggérer tout d’abord l’idée de les rapporter à une école locale d’orfévres. Mais, considérant les nombreux points de contact qu’il y a entre les découvertes du D' Schliemann et les Poèmes homériques, il est important de savoir si les Poèmes sont favorables à l’hypothèse d’une école locale et dans quelle mesure ils y sont réellement favorables. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner en détail toutes les œuvres d’art mentionnées par Homère. Je doute qu’il y en ait une seule dont on puisse prouver l’origine purement grecque par des preuves tirées du texte, tandis qu’il y est souvent fait mention d’objets fabriqués au dehors et importés. En même temps, il y a certaines considérations qui tendent à prouver que s’il y avait quelque part en Grèce des artistes indigènes capables de produire des œuvres comme celles qui viennent d’être exhumées, c’est à Mycènes que l’on devrait s’attendre à les trouver. Premièrement, à cause de l’opulence de cette cité et de sa situation comme capitale du pays ; deuxièmement, à cause de la richesse personnelle d’Agamemnon, de cette ardeur à acquérir, pour ne pas dire cette avarice, qui le rendait toujours si empressé à dépouiller ceux qu’avait tués sa lance, trait de caractère auquel il est fait plusieurs fois allusion dans Ylliade. Il faut se souvenir qu’à cette époque les œuvres d’art n’étaient pas de purs ornements, mais, comme l’indique leur nom {liéimèlia) , la forme sous laquelle on se plaisait à accumuler la richesse; Agamemnon, même dans la Troade, possédait une grande quantité de ces œuvres d’art (//., IX, 330) ; troisièmement, onpeuttirer une indication peut-être plus significative du remarquable passage du onzième livre (15-46) où Homère décrit l’armement d’Agamemnon au moment où il va partir pour le champ de bataille. La première partie de l’armure qui attire rattention, c’est la cuirasse artistement travaillée; or celte cuirasse a été importée de Gypre, qui est une colonie phénicienne. Vient ensuite l’épée, que je décrirai plus loin. Elle est suivie du bouclier, orné de plusieurs bosses de métal, de l’image de la Gorgone et des têtes

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OU figures de la Peur et de la Panique. Ce bouclier doit être considéré comme une véritable œuvre d’art; on en peut dire autant de sa bande ou courroie, qui portait la figure d’un serpent à trois têtes. Homère ne dit rien qui puisse faire attribuer ces objets à des artistes étrangers. La famille d’Agamemnon était certainement d’origine étrangère, et son apparition en Grèce était comparativement récente ; mais on peut laisser pendante la question de savoir si, par présomption, ces armes doivent être attribuées, oui ou non, à un artiste indigène. ^

Les objets contenus dans les dépôts semblent, je le répète, d’une valeur artistique très-différente. Je mets à part les objets purement symboliques, parce que partout où la religion ou l’idolâtrie est en jeu le mérite artistique n’est que secondaire, et l’on cesse même d’y tenir. Parmi les autres objets, je mets en fait que pas un seul ne montre des qualités tecbniques d’un ordre bien relevé. Mais, autant qu’on en peut juger d’après des images photographiques, on y découvre de la vie, de la force, du mouvement, même quelques éléments de noblesse et de beauté, et une certaine fertilité d’invention ; cela est particulièrement vrai de l’ornementation, en tant qu’on la distingue de la représentation de la vie, soit animale, soit végétale. Cette différence de mérite doit tenir en partie à une différence de dates, en partie aussi, et beaucoup peut-être, à la supériorité de l’artiste immigrant ou des ouvrages importés. Qu’il y ait eu des étrangers fixés en Grèce à l’époque des Troiha, nous avons toutes sortes de raisons de le croire d’après un exemple frappant, celui d’Ékhépôlos, fils d’Aiikhisès , lequel fut autorisé â présenter à Agamemnon la jument Aïthè, pour se racheter de l’obligation de servir contre Troie (IL, XXIII, 296). S’il y a quelque part dans les Poèmes une œuvre d’art qui ait été exécutée en Grèce ou par un Grec, c’est le lit d’Odysseus^ qu’il façonna lui-même (Or/., XXIII, 190-201); or, après mûre réflexion, je suis porté à croire qu’Odysseus se rattachait de très-près â la

1. Il est fait mention dans VOdijssée (XIX, 57) d’un Ikmalios qui avait fabriqué un siège incrusté d’or et d’ivoire. Je ne puis douter que ce siège n’eiit été fabriqué à l’étranger, car il est indiqué comme l’œuvre d’un autre âge : yjv ttots xéxTWv 7rotY]a’ ’lxp.à)aoç, « fabriqué autrefois par Ikmalios à la main artistique. »

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souche immigrante ou phénicienne. D’ailleurs, on pourrait lui avoir attribué ce genre de talent, uniquement à cause de son incomparable habileté et de l’universalité de ses connaissances. Il y avait certainement un kJirysokhoos ou doreur à la cour de Nestor (Or/., 111,425); mais on retrouve le même personnage désigné sous le nom de khalkeus ou chaudronnier {ibid., III, 432). Il semblerait même que le travail des métaux n’ait pas été un art bien relevé ni bien considéré dans une société achéenne ; en effet, aucun artiste en ce genre n’est nommé dans le remarquable passage de YOdîjssée (XVII, 384) qui contient une espèce de catalogue où l’on trouve l’ouvrier en bois ou charpentier.

Le catalogue de ces objets précieux de Mycènes et de leurs ornements est, dans son ensemble, plus riche et plus varié que les Poèmes, en mettant à part le fameux bouclier d’Achille, ne nous auraient donné lieu de nous y attendre. Il se peut que la connaissance des trésors de Mycènes ait aidé et excité une vigoureuse imagination et lui ait fait deviner, par une merveilleuse intuition, des perfections qui n’avaient pas encore été atteintes dans la pratique. Le trait le plus remarquable, à mon avis, de toutes les descriptions homériques d’œuvres d’art, c’est de donner la vie aux choses inanimées avec une force et une réalité incomparables. Et peut-être serat-on frappé, en examinant les illustrations du livre du D‘’ Schliemann, de l’intensité de vie et de mouvement qui se manifeste dans un très-grand nombre des œuvres mycéniennes, alors même que le dessin est le plus imparfait au point de vue technique. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de mettre le texte en regard de ces objets seulement; nous sommes tenus aussi de nous éclairer de toutes les lumières que nous pourrons tirer des fouilles d’Hissarlik, quelque influence qu’elles puissent exercer sur nos préoccupations et sur nos arguments. Quant à moi, je suis frappé de la richesse de Mycènes et de la pauvreté relative de la ville que nous pouvons raisonnablement supposer avoir été Troie ; je ne veux pas parler seulement du petit nombre d’objets précieux qii’oii a retrouvés, car c’est peut-être simplement un effet du hasard, quoique, en vérité, la fortune, renonçant pour une fois à ses caprices, semble.

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dans les deux cas, avoir obéi aux arrêts de la justice archéologique et avoir traité en enfants gâtés le D' et M"'" Schliemann. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a beaucoup moins de luxe dans l’ornementation des ouvrages d’Hissarlik; je pourrais même ajouter qu’ils n’olfrent aucune représentation de la vie, sinon sous la forme la plus rude et la plus barbare. Les formes des objets d’or et d’argent d’Hissarlik sont souvent très-bonnes, mais les objets eux-mêmes sont toujours d’un travail tout uni ; on n’y trouve aucune représentation d’animaux ou de plantes qui mérite d’être citée au point de vue où nous nous plaçons ; point d’objets au repoussé,rien qui ressemble au cylindre qui paraît si beau (fig. 451), ou encore aux anneaux d’un travail si soigné, reproduits dans le volume d’après des photographies. Comment expliquer cette infériorité? Y trouverons-nous la preuve que les ruines d’Hissarlik appartiennent à une époque qui diffère de celle des ouvrages de Mycènes et qui l’a précédée ? Pour rendre aussi péremptoire que possible la réponse négative à cette question, souvenons-nous qu’Homère, pendant qu’il indique Orchomène et surtout Thèbes d’Égypte comme les plus riches cités de son petit univers, semble assigner à dessein à Troie exactement le même degré d’opulence qu’à Mycènes, car il applique une seule et même épithète, celle de polljkhrysos, qui signifie (c abondante en or», à ces deux cités, et à elles seules. Il la donne à Troie dans V Iliade {Wlll, 289). Pour Mycènes, c’est presque une formule (voy. //., VH, 180; XI, 46; 0(L, ni, 305).

Nous avons maintenant sous les yeux, c’est assez probable, les objets de premier choix parmi les trésors dont les deux cités pouvaient s’enorgueillir; la question est de savoir si nous sommes en mesure d’expliquer en quoi elles différaient pour la richesse et le degré de perfection dans l’art? J’ai dans l’idée que nous le pouvons, du moins dans une très-large mesure ; seulement il faut admettre, ce que bien des gens ne sont pas encore disposés à faire, qu’il y a une large veine de réalité historique dans les peintures de y Iliade et de V Odyssée.

Trois passages de V Iliade, en particulier, nous montrent la ville

de Troie considérablement appauvrie par la guerre. A coup sûr, s’il y a un grain de vérité dans la légende de cette guerre, il n’en pouvait être autrement. Pour trouver moyen de résister à l’attaque vraiment nationale des Achéens, elle ne pouvait compter ni sur la justice de sa cause ni sur une force militaire comparable à la leur. Il lui fallait chercher des appuis au dehors, d’abord dans l’alliance de la Dardanie, jalouse de sa puissance, ensuite parmi les tribus voisines d’Europe et d’Asie. On pourrait même inférer du texte que les neuf dixièmes de ses défenseurs (//., II, 123-33) ne faisaient point strictement partie de sa population. Mais cet appui du dehors, elle ne pouvait se l’assurer qu’à prix d’argent. Aussi, Hector , dans le dix-septième livre , parle-t-il avec l’autorité (220-32) d’un général qui s’adresse à des alliés dont les services sont convenablement rétribués. De même aussi, nous savons que le grand Eurypylos, et ses Kèteïens ‘ ou Hittites {Od., XI, 520) succombent dans les plaines de Troie (c en se battant pour des présents ». (( J’épuise les Troyens, dit Hector, pour vous faire des présents et vous procurer des vivres. » D’un autre côté, dans le vingt-quatrième livre, Achille, adressant à Priam des paroles de compassion, lui dit : a Nous savons que vous étiez autrefois prospères et que vous surpassiez toutes les contrées voisines par vos richesses et par le nombre de vos fds (543-6). » La conclusion est évidente : c’est que, à cette époque, bien que la ville ne fût pas encore prise, elle devenait relativement pauvre. Mais le témoignage le plus formel est celui qu’on trouve dans V Iliade (XVHI, 288-92), quand Hector excite ses concitoyens à faire une sortie en leur rappelant qu’ils sont déjà presque ruinés. Autrefois, dit-il, tous les hommes avaient l’habitude de célébrer la richesse de Troie, (c mais maintenant les beaux trésors ont entièrement disparu de nos maisons. »

Nüv 5' Y) è^zTTo'XwXa (5'oy.Mv 5Cîtu,rj>.'.a x.Y.Àâ*

Puis, pendant toute la durée de la colère de Zeus, une grande quantité de leurs biens avaient été échangés en Phrygie et en

1. Synchronisme homérique, p. 171 et suivantes. Je ii’aborJc pas ici la curieuse question de savoir quel est le sens exact de l’expression yuvaia otopa.

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Méonie ; je suppose qu’on les avait échangés contre des objets de première nécessité. Le grand dépôt mycénien, au contraire, si le D‘' Schliemann ne se trompe pas, avait été fait avant que la cité fût mise h sac et dépeuplée. Dans un cas de vie ou de mort comme celui où se trouvaient les Troyens, ils devaient tout naturellement se séparer de leurs objets les plus précieux, puisque c’étaient ceux dont ils pouvaient tirer le plus de ressources dans leur pressant besoin (voy. Iliade, XXIV, 234-7) ; de sorte que si nous voulons absolument comparer Troie à Mycènes, nous comparons Troie ruinée à Mycènes en pleine prospérité.

Parmi les métaux précieux qui proviennent d’Hissarlik, nous ne trouvons, je crois, la représentation d’aucun animal, soit gravée, soit en ronde bosse. Mais les Poèmes nous offrent plusieurs exemples d’ouvrages de ce genre qui étaient en la possession des Grecs; cependant, d’une manière générale, il y a lieu de présumer que c’étaient des productions étrangères, comme il serait facile de le montrer.

Troie, il est vrai, en contact immédiat avec les régions vastes et fertiles de l’Asie Mineure, pouvait accroître sa richesse matérielle par le commerce de terre ; la Grèce ne le pouvait pas, divisée qu’elle était par ses chaînes de montagnes en districts étroits où il y avait peu de terres à cultiver. En revanche, il semble que, même à cette époque, le commerce maritime, stimulé par les navires et les établissements des Phéniciens, peut avoir compensé, et plus que compensé, ce désavantage. Les Poèmes nous donnent des renseignements très-précis sur le commerce des métaux et du blé auquel se livrait la race phénicienne {OcL, I, 183-4; XIV, 333-5). Il est très-vraisemblable que les Grecs avaient suivi les Phéniciens dans cette voie. Le voyage du navire Argo semble avoir eu un caractère mixte. Les vaisseaux de l’expédition contre Troie n’auraient guère pu être fournis par un peuple qui n’aurait pas eu déjà fait un apprentissage sérieux du commerce maritime. La navigation le long des côtes, à des fins autres que celles de la guerre, est évidemment une idée familière dans Y Odyssée. Dans V Iliade, au contraire, la construction des navires de Paris est citée comme l’œuvre

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remarquable d’un homme qui était remarquable lui-même (//., V, 59-64) ; excepté dans cette occasion, qui devint si fatale à Troie, nous u’euteudous jamais parler d’une marine troyenne.

Voici un autre point de comparaison. On nous donne à entendre ^ qu’on a découvert à Hissarlik des traces de l’art d’écrire, tandis que le nouveau volume ne nous offre rien de semblable à propos de Mycènes. Mais j’ai bien peur que l’on ne puisse affirmer que cet art ait existé, soit en Grèce, soit dans la Troade, à l’époque homérique, sinon comme le secret de quelques' initiés. En Grèce, l’art d’écrire était évidemment d’importation étrangère, et peutêtre en a-t-il été de même à Troie. Tant que les témoignages demeurent aussi indécis, nous n’en pouvons tirer avec confiance aucune conclusion importante pour comparer entre elles les deux civilisations.

Je reprends l’énumération des points de contact entre les découvertes faites à Mycènes et le texte des Poèmes, en notant ceux que l’on trouve dans les objets autres que les monuments d’architecture.

1 . Le premier de ces points, c’est l’usage courant du cuivre pour les ustensiles de grande dimension (fig. 436-440). Nous avons aussi l’analyse qu’a faite le docteur Percy d’une épée et d’une anse de vase en bronze A mon avis, rien dans les Poèmes ne nous signale l’art de fondre ensemble les métaux comme une industrie indigène, tandis que nous y trouvons des preuves abondantes que les œuvres d’art et les ustensiles de bronze se fabriquaient au dehors et étaient d’importation étrangère. Le vase en question, par exemple, peut avoir été importé du dehors. Il en est vraisemblablement de même pour l’épée. Nous savons qu’il y avait importation et exportation d’épées entre différents pays. LaTbrace était un centre de fabrication tout à la fois pour les objets d’art proprement dits (//., XXIV, 234) et pour les armes (//., XXIII, 808) ; nous trouvons une épée « longue et belle », de fabrication thrace, en la possession du prince troyen Hélénos (//., XIII, 577). D’ailleurs, si le

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