Troie et ses Ruines, p
PRËFACEc
meut. Le D'" Seliliemaim rapproche, avec raison selon toute apparence, CCS objets de rornement représenté figure 357 ; cet objet est un bandeau ou diadème, «décoré de rosaces et de croix. 11 a deux trous dans le bord, à quelque distance de chacune des deux extrémités; de chacun de ces trous pend encore le fragment d’une chaîne très-fine ». La seule différence de forme qu’il y ait entre ce dernier objet et les précédents, c’est que la série de tresses (ou chaînes) n’a pas été continuée jusqu’au-dessus du front.
3. Les fouilles d’Hissarlik n’avaient jeté aucune lumière, pour nous, sur l’ornement appelé Urédemnon; c’était une parure que portaient sur la tête beaucoup de femmes, ou du moins un certain nombre de femmes de l’àge héroïque, qui ne pouvaient pas y ajouter les magnifiques ornements alors réservés aux princesses. Nous trouvons dans les Poèmes des descriptions de cette parure ; il est vrai que les détails en sont épars ça et là; néanmoins, nous en pouvons tirer une idée assez nette. D’abord cette parure couronnait la tête, comme les créneaux couronnent les murs d’une place fortifiée, car Homère dit de la destruction des murs de Troie que c’est comme la ruine de ses krédemna sacrés (//., XVI, 100). Ce n’était pas cependant un objet métallique ou solide, car Ino, devenue déesse, pour sauver Odysseus de la fureur de la tempête, lui jette son propre krédemnon et lui recommande de se l’attacher autour de la poitrine (Or/., V, 346). Il était fait habituellement d’une matière délicate et brillante (Or/., I, 334), et il était assez précieux pour qu’Aphroditè l’offrît comme présent nuptial à la fiancée d’Hector (//., XXH, 470). Enfin il avait en plus un ornement que j’appellerai une -aile allongée, ou une queue, ou une barbe, faute de connaître assez à fond ce vocabulaire spécial pour être sùr de l’expression propre ; cette aile, queue ou barbe, descendait par derrière ; il se peut même qu’il y en eût pins d’une. Le fait est prouvé, sinon directement, du moins d’une façon conclnante, parmi détail de XOd^jssée (VI, 100) : les suivantes de Naiisicaa, an moment de jouer à la balle; commencent par ôter leurs hvcdenina , évidemment pour avoir les mouvemenls des bras pins libres et ne point se les embarrasser dans les longues barbes des
MVCENES.
PUÉ FACE
krédenma.y oid une autre preuve : lorsque Pénélopè se sert de ses krédemna pour se couvrir la face, elle doit ramener les barbes en avant pour s’en faire un voile ; toute autre interprétation rendrait l’emploi du pluriel à peu près inexplicable {Od.,l, 334). Voilà donc cette partie de la toilette de la dame préhistorique aussi complète qu’il m’est possible de la reconstituer d’après le texte des Poèmes.
Je reviens au volume du D"" Schlieniann et j’appelle l’attention du lecteur sur la bague à cachet représentée figure 530. Si elle n’est pas le produit d’un art bien avancé, elle est intéressante pour bien d’autres raisons. A l’extrémité gauche du tableau se tient un personnage, enfant ou petite femme, qui cueille des fruits aux branches d’un arbre. Derrière son dos pendent deux ornements qui ressemblent à de longues tresses de cheveux. Et si, par hasard, ces prétendues tresses, après un examen approfondi, se trouvaient être les barbes d’une coiffure que le personnage semble porter sur la tête? A la droite de l’arbre, nous trouvons une grande femme assise, coiffée d’un turban; cette femme, selon notre auteur, porte un diadème sur le front et, par derrière, (c une tresse de cheveux » qui descend de la pointe du turban. Je ne puis m’empêcher de supposer que cette (( tresse de cheveux » est la barbe du krédemnon. La femme offre des pavots à une autre grande femme, coiffée également d’un turban qui se termine aussi en une pointe ce d’où un long ornement lui pend derrière le dos )) ; c’est encore cette fois, selon toute vraisemblance, la barbe du krédemuoîi. Sous son bras droit étendu nous voyons encore une petite figure, probablement celle d’une petite fille, encore coiffée d’un turban (( avec une longue tresse de cheveux ou un ornement qui lui pend derrière le dos ».
C’est, je conjecture, un quatrième exemple de la barbe du krédemnon indiqué par Homère. Il y en a un cinquième : en effet, nous avons encore la figure qui est à la droite du tableau ; elle aussi, elle porte un turban qui se termine en pointe, et de cette pointe descend un long ornement en forme de ruban qui lui pend aussi derrière le dos. Remontons dans le champ du tableau, et nous y remarquerons une petite figure sur la droite. Cette figure, le
IMIÊFACE.
ly Schliemaiiii la décrit coiiime une figure de leuirnc, à cause Vies deux mamelles qui sont marquées sur le buste; et encore ici (c du dos se projettent deux longues bandes ». Ainsi, dans ces six exemples, il semble que nous retrouvions, comme partie principale de la coiffure féminine, le même objet d’une forme si remarquable, qui nous est aussi donné par Homère.
Cependant, si l’on considère le caractère et le costume des six figures de femme de cet anneau, on peut dire qu’elles sont étrangères bien plutôt qu’belléniques. Mais justement, d’après le témoignage même des Poèmes, il est surabondamment prouvé que le Jiredemnon était plus usité chez les étrangers que chez les Grecs. Sans doute Homère nous parle des dePénélopè ; et Hèra,
quand elle songe à séduire Zeus, se pare du krédemnon {IL, XIV, 184). Mais, comme nous l’avons vu, le krédemnon est porté par Andromakhè à Troie, par Ino, une divinité d’origine phénicienne, et par les suivantes de Nausicaa à Skhériè.
4. Dans la région supérieure, dans le ciel du tableau pour ainsi dire , il y a une esquisse assez grossière du soleil et du mince croissant de la lunef Au-dessous des deux astres, il y a une bande ondulée qui forme un grossier arc de cercle. Cette bande, tout me porte à le supposer, est une indication de la terre, avec son sol inégal et sa mer à la surface ondulée, représentée à sa vraie place, c’est-à-dire au-dessous du soleil et de la lime. S’il en est ainsi, la conjecture de M. Newton, à propos des six objets qui sont sur le bord du tableau à droite, se Trouve justifiée. M. Newton, en effet, se demande si ce ne seraient pas là les télréa (7/., XVHI, 485), les étoiles du ciel, qui, dans la description d’Homère, se trouvent
1. Voici un point sur lequel je désire appeler l’allentiou : sur cet anneau, comme sur tous les monuments égyptiens et assyriens (du moins à ce que je crois), la lune se distingue du soleil non pas par sa dimension, mais par sa forme, qui est celle d'un croissant. En réalité, à Eœil nu, la différence de grandeur entre le soleil et la lune est variable, et parfois la lune paraît plus grande que le soleil. Deux globes d’un égal diamètre auraient présenté un tableau dont la composition eût été défectueuse et le sens obscur ; et l’art ancien, bien loin d’accepter ce mode de représentation, s’est emparé, avec un sentiment plus poétique, à mon sens, du caractère individuel de chacun des deux astres. Homère, je le soutiens, s’est servi de ce mode de représentation, quand il a dit : xs Tc>.r,0o'j(Tav. J’ose espérer que désormais on ne traduira plus, comme
on a fait jusqu’à présent, « la lune dans son plein », mais a la lune dans la période où elle grandit, se remplit, s’accroît » ; en un mot, « le croissant de la lune ». {II., XVlll, dSi.i
PUÉFACE.
placées sur le bouclier d’Achille , avec le soleil , la lune, le ciel, la terre et la mer. Le D" Schliemann attribue à ces six objets des têtes et des yeux. M. Newton dit qu’on pense que ce sont des têtes de lion. L’hypothèse qui en fait des êtres animés n’est pas, j’imagine, en contradiction avec la conjecture qui les représente comme des étoiles. L’esprit de l’hellénisme avait transformé l’ancien culte de la nature et avait tout personnifié; nous avons dans Homère un exemple de cette transformation : c’est Orion, qui est à la fois une personne et un astre (//., XVÏII, 486 ; Oc/., XI, 572). Si ces conjectures se confirmaient, le sujet qui nous occupe offrirait un intérêt tout particulier, car alors nous aurions sous les yeux, réunis non dans une description mais dans une reproduction réelle, les objets mêmes qui remplissent le premier compartiment du bouclier d’Achille, cette œuvre d’un dieu : la terre, comprenant la terre proprement dite et la mer, le soleil, la lune et toutes les étoiles du ciel. IJouranos^ le ciel lui-même, que le poète comprend dans sa description, est très-vraisemblablement représenté ici par la courbure du tableau.
5. La coupe représentée dans le volume, ligure 346, a, nous dit-on, une colombe d’or ciselée sur chacune de ses deux anses. Le ]y Scbliemann fait remarquer que cette coupe ressemble à celle de Nestor (I/., XI, 632-635). Il n’est pas dit que cette dernière fut en or, il est même probable qu’elle était d’une autre matière, puisque Homère ne fait mention de l’or que pour les ornements de détail. Mais la coupe de Nestor avait quatre anses et sur chacune de ces anses deux colombes. Nous savons aussi que ce n’est pas h Troie ([lie Nestor se l’était procurée; ce qui fait tout de suite penser à rargunient que nous avons déjà présenté. Il l’avait apportée de son pays; c’était probablement une œuvre d’art d’origine étrangère, car Nestor devait avoir du sang phénicien dans les veines, puisqu’il descendait de Poséidon (Od., XI, 254). C’est un point qu’on a le droit de noter; c’est un exemple par où l’on voit que les découvertes et les Poèmes nous montrent l’art arrivé au même degré de développement.