‹ Mylord ShaftesburyChapitre 10 sur 55 · Car sans aucun doute l’homme est un'‘être social · texte numérisé non relu

Car sans aucun doute l’homme est un'‘être social

Des raisons purement organiques rendent nécessaire la vie en société dans la majorité des espéces animales, le rapport des sexes l’un à l’autre et parfois un rapport certain d’espèce à espèce; les mouches sont nécessaires aux araignées, aux oiseaux et aux poissons. Tous les êtres vivants forment un vaste système organique où chacun est à sa place. Il existe d’autre part des sociétés animales particulières dont chaque membre a une fonction précise à remplir : les exemples des castors, des fourmis et des abeilles sont bien connus. Pourquoi l’homme ferait-il exception alors que l’on retrouve dans son espèce la même correspondance entre les deux sexes et le même désir de la vie en groupe !

On ne peut nier la réalité d’un « esprit public » qui, sous sa forme élémentaire, se manifeste par le désir d’une compagnie; compliqué d’un sentiment de solidarité et de collaboration; c’est la conscience de «faire équipe > avec d’autres, sentiment assez simple et cependant fécond. De plus, à vivre en groupe, on s’aperçoit vite des avantages qu’on retire de la vie commune. Les hommes désirent donc maintenir et renforcer leur union; ils se soumettent volontiers aux règles de la communauté et considèrent les autres co-participants comme leurs égaux. Ils deviennent encore plus friands de compagnie lorsqu'ils comprennent qu’ils en tirent leurs plus hautes joies. Les fripons et les débauchés eux-mêmes ne peuvent vivre dans la solitude. Epicure qui professe une doctrine de renoncement, reconnaît à l’amitié une haute valeur; et au moment où il recommande à ses disciples de se désintéresser de la vie politique, il manifeste le plus vif intérêt pour le bonheur de ses semblables.

Il faut en outre faire état des sentiments de bienfaisance, des sentiments d'humanité. Les religions positives exagèrent volontairement la corruption du cœur humain pour exalter la vertu de leurs dogmes et de leurs pratiques. Pour elles, la raison est une ennemie, la justice terrestre est folie et la vertu, pauvreté. Mais nous ne devons pas écouter leurs calomnies; nous ne devons pas méconnaitre la réalité ni la force de la bienveillance naturelle; il y a une amitié entre les particuliers; il y a un amour du pays. De froides spéculations ne peuvent devenir principes de charité; s’il n’y a pas primitivement un élan naturel, jamais des dogmes desséchés ou des rites routiniers ne pourront engendrer la générosité. C’est à St-Paul qu’il faut aller par delà le ritualisme outré des églises modernes; l’apôtre n’a cessé de répéter aux chrétiens que lesprit d’amour et d’humanité était en l’homme un trait divin, et qu’ils devaient s’efforcer de le développer en eux pour se rendre plus semblables à Dieu. Cet amour de l’homme, tout l’opposé de l’affection partiale, trouve appui dans la conscience de sa légalité; il est égal et constant; il reçoit les applaudissements de tous, même du pire des bandits quand du moins l'intérêt particulier n’est pas en jeu. C’est la véritable fin de l’homme.

Aussi Hobbes s’est-il trompé quand il a dépeint l’état de nature comme un état de guerre universelle. L'homme est un loup pour l’homme, écrit-il; chacun sait que les loups s’associent entre eux et qu’une mere louve est pour ses louveteaux une créature douce et aimante. L’état de nature a duré, de l’aveu de Hobbes; il était donc supportable; la guerre n’était pas aussi impitoyable qu’on le soutient. A supposer même que Venfance de l’humanité se soit passée dans des luttes violentes, on n’en peut rien conclure pour son état normal : l’adulte diffère de l’enfant. La doctrine de Hobbes a pourtant une âme de vérité : il est certain que le gouvernement civil est d'institution humaine; mais

cette institution n’a été possible que dans un groupe social naturel, que grâce à un état antérieur de compagnonnage; jamais des isolés n’auraient pensé à se réunir en assemblée délibérante pour constituer une société politique. a

Mais après tout, peut être Hobbes avait-il pour unique dessein de représenter l’état de solitude comme un état effrayant pour encourager les hommes a vivre unis en société, pour leur faire comprendre toute la valeur de la vie commune. Remarque ironique sans nul doute, et qui caractérise la méthode critique de Shaftesbury (Vertu I, II, 1; Rhaps, II, 4; Sens, HI, 3).

23. La bienveillance naturelle à l’homme n’est pas l'amour de l'Humanité; ce serait un amour trop métaphysique; l'Humanité est une fin trop lointaine et trop philosophique qui ne pourrait exercer une action efiicace sur les esprits. On pourrait à la rigueur s’en faire une idée exactement comme on se fait à l’avance une opinion d’une personne encore inconnue; et l’on éprouverait pour ce portrait idéal un sentiment d’estime et d'affection; ou encore on se la représenterait comme on le fait du Génie d’un pays, concrétisant dans une figure matérielle, celle d’un bel adolescent, les qualités d’un peuple. Mais c’est là encore un sentiment raffiné à la portée des seuls esprits instruits et délicats. Le sentiment primitif, c’est ce besoin d'affection et ce désir d’aimer qui nous emporte vers nos associés immédiats et, à travers eux, de proche en proche, vers d’autres plus lointains sans que jamais s’épuise le sentiment. C’est le sentiment qui nous fait découvrir un égal et un associé en tout homme qui a commerce avec nous; virtualité affective qui ne demande qu’à passer à l'acte.

Des philosophes ont voulu conclure de la faiblesse occasionnelle de ces bons sentiments leur insuffisance habituelle pour diriger la conduite humaine; prétention injustifiée; quand des sentiments n’existent pas à

leur degré normal de développement, tout se passe comme s'ils n’avaient jamais existé en aucune manière.

En outre il ne faut pas méconnaître l’action déformatrice des religions et dés régimes politiques. Quand le régime est tyrannique et qu’on l’a reconnu de droit divin, la morale et la religion se dépravent; on accorde tout à l’arbitraire; le caprice du prince devient règle souveraine du bien et du mal. La flatterie, l’ambition, l'intérêt obscurcissent peu à peu la conscience morale des courtisans, et celle du peuple; les sentiments de bienveillance sommeillent, subjugués par les désirs plus violents. Les lois naturelles sont méconnues. Mais on discerne encore des traces de notre nature véritable : l’orgueil suppose l’honneur, le sentiment de notre dignité dont il n’est que l'exagération; le désir de vengeance qui pousse l’homme au mépris de la mort est un signe certain que l’on veut poursuivre à tout prix l'injustice; peu importe en ce cas que l'injustice soit réelle ou prétendue, l’essentiel est qu’on la dénonce et qu’on la pourchasse; la colère est une reconnaissance analogue du juste et de l’injuste; la honte s'adresse toujours au véritable ridicule quelle que soit l’opinion du monde, quelles que soient les fanfaronnades.

D’autre part qui s’est exercé à la bienfaisance ne veut plus agir autrement : on y éprouve les joies les plus chaudes, les ravissements les plus complets de l’ame; car, outre la joie de suivre ses penchants naturels, on ressent par sympathie et comme par réflexion le bonheur de son obligé : l’on a conscience aussi de mériter l’estime d’autrui. Aussi bien les sentiments sociaux nous élèvent très au-dessus de notre ton individuel; leur force se manifeste nettement dans les fureurs populaires, dans les paniques où la peur et la colère atteignent un degré auquel elles ne parviennent pas chez l'individu isolé; les spectateurs d’une tragédie ressentent par sympathie les émotions que miment et décrivent les acteurs, bien qu’ils en connaissent le caractère théâtral et illusoire.

C’est ainsi gu’on peut dire avec les Stoiciens que l'homme est citoyen du monde; non seulement il fait organiquement partie d’un vaste système matériel; mais encore il est intimement lié, et comme du dedans, à tous les êtres raisonnables et à Dieu par les sentiments d'humanité et de bienfaisance.

24. En liaison intime avec les sentiments sociaux, le « sens moral » discerne le juste et l’injuste et dirige la conduite humaine. C’est un sens au même titre que la vue ou l’ouie, mais plus délicat et orienté vers l’intimité de l’âme.

C’est un principe originel de notre constitution qui existe en tout homme avant toute réflexion, avant toute métaphysique. Aussi résiste-t-il victorieusement à toute influence contraire; nul sentiment opposé ne peut lui interdire de nous renseigner convenablement. Toutefois l'habitude, parce qu’elle est une seconde nature, peut le modifier; une habitude vicieuse réussit à la lon- gue à le pervertir. Le plus souvent d’ailleurs dire d’un homme qu’il a perdu le sens moral, c’est déclarer non qu’il ne discerne plus le bien du mal, mais qu’il ne sent plus aussi vivement l’excellence du bien; c’est une perversion affective, non un vice du sens. Celui-ci s'exerce encore dans les âmes complètement perverties; le pire des coquins a conscience qu’une offense à autrui doit provoquer un juste désir de vengeance chez l’homme attaqué dans ses biens et dans sa personne et que tout spectateur doit éprouver du ressentiment et de l’animosité contre l’offenseur.

Jamais le sens moral ne reste neutre; il éveille en nous, une antipathie profonde pour l'injustice; il est amour de léquité pour elle-même, pour sa beauté et sa dignité personnelles. il est naturellement principe d’action bienfaisante de par sa correspondance immédiate avec les sentiments d'humanité.

On ne doit pas le confondre avec le sens de l’honneur qui ne possède aucun de ses caractères; c’est un

fantôme, un protée que l’honneur; la mode et le caprice en décident; sa poursuite est décevante. L’honneur s’accommode même aisément de la superstition la plus grossière et la plus-cruelle; il se rencontre au plus haut degré chez le meurtrier, le « bravo », le pirate, en tout bandit; plus alors on en fait preuve, pire on rend sa nature et plus odieux son caractère.

Le sens moral n’est pas davantage la crainte de Dieu ou de l’enfer; il n’a rien de servile ou d’intéressé; il est essentiellement opposition désintéressée au mal; il apparaît sans déformation chez l’honnête homme qui par nature s’abstient de toute vilenie, dont l’action est en quelque sorte nécessitée par sa nature même. La philosophie, les spéculations profondes ne lui servent de rien; leurs arguties ne pourraient que l’embarrasser. Le sens commun est bon guide en la matière. Donc pas de prédication pédante; jamais d’abstractions; mais un sens aigu du concret; un examen minutieux de chaque type spécifique; une étude poussée des diverses structures mentales, si parfaites et si délicates, adaptées aux besoins de chaque espèce, et variables encore d’individu à individu : Rechercher partout la clarté, comme les Anglais ont déjà su le faire en’ politique et en économie.

On instituera cependant une enquête à travers l’histoire pour comprendre ce qu’a été la premiére humanité, pour apprécier les changements apportés par les révolutions successives qui ont amené les hommes :1 leur état actuel. En somme exercer activement le sens moral au contact des réalités passées et présentes, apprendre la bonté par la pratique (Vertu I, II, 3; §, API aes Oe

25. Le beau moral, «7 xadiv», telle est la réalité que percoit le sens moral; il faut étre un lourdaud pour ne pas le découvrir, pour ne pas voir qu'il y a de Ja beauté dans les actions et dans les sentiments, prinepes des actions.

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