A OG CRUE INTRODUCTION
Cette beauté des actes dépend de l’ordre, comme. la
beauté des formes, des mouvements ou des couleurs. Elle est nombre et mesure, nombre vrai, harmonie conforme à la règle; car rien, noh pas même les fictions, ne peut subsister sans se conformer à la vérité. L'art ne tire sa valeur que de sa correspondance à la réalité, c’est-à-dire aux types spécifiques; chacun de ceux-ci est vrai à sa manière et l'harmonie universelle est vraie de manière absolue. Il y a donc une vérité, et une beauté et une bonté du système cosmique comme il y a une vérité, une beauté et une bonté propres à chaque espèce. Cette beauté de l’ensemble, harmonie suprême, c’est le 76 xx°;,, fin dernière et principe universel d’action, fin spécifique et fin cosmique tout ensemble.
Qu'un état convienne plus heureusement à telle nature particulière, qu’il y ait un bien particulier de chaque nature, nul ne peut en disconvenir; la santé est la fin de tout organisme vivant; elle s’y trouve réalisée par le jeu harmonieux des divers organes. Qu’une maladie survienne, aussitôt le corps lutte spontanément pour rétablir l’équilibre menacé; jusqu’à la dernière minute le moribond ne cesse de combattre; il ne succombe qu’accablé sous des forces supérieures. Cet effort se retrouve jusque dans les plantes qui essaient avec énergie de réaliser leur plein développement. Il en est de même pour les esprits qui vont naturellement à leur fin. Et de même encore pour le système du monde, et l’on s’apercoit alors, quand on envisage la fin et l’harmonie universelles, que ce qui était monstruosité par rapport à un individu ou à une espèce, se justifie et devient normal.
L’harmonie suprême est, avant tout, beauté morale : il n’est pas seulement commode de comparer l’équilibre harmonieux d’une belle âme à l’harmonie rendue par des cordes soumises à des degrés convenables de tension, à l’harmonie d’une lyre. On rappelle par là qu’on ne peut séparer beauté esthétique et beauté mo-
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. rale, que l'artiste ne peut Hémdres. à la perfection s’il néglige de soumettre son art aux lois morales. Inversement toute friponnerie est dissonance et disproportion; elle est laideur réelle; le fripon peut avoir des dehors élégants et séducteurs; ce n’est que vernis superficiel, puisque la vertu n’en est pas l’âme: et toujours, par quelque côté, se révèle le mensonge (Sol, I, 3; III, 2 et 3; Rhap, IL, 4; etc...)
Beaucoup font profession de se railler des admirateurs du Beau moral, cependant ils poursuivent euxmêmes quelque espèce inférieure du « 75 x) ». Ceuxci sont amoureux de la grâce des visages et des corps; ceux-là apprécient la bonne façon des vêtements et des équipages; d’autres, la belle ordonnance des appartements et des palais. Tous ont le sentiment du nombre et de la mesure; aucun ne l’a au point voulu pour découvrir les grâces austères du Beau moral; ils n’ont pu gravir les degrés supérieurs de l’échelle des Beautés; ils n’ont pas su devenir les disciples de l'Etrangère de Mantinée.
Une éducation est nécessaire : Calliope introduit la vertu, pour peu que Clio et Uranie la secondent; sinon elle se laisse pervertir. Un charme sévère au premier abord vous saisit d’admiration et de vénération et parce qu’on désespère secrètement d’y atteindre, on ne veut pas s’en avouer la puissance; ou bien même séduite à Pavance par des beautés faciles, l’âme est hébétée; sa sensibilité, émoussée par des plaisirs grossiers, n’est plus apte à savourer des charmes plus discrets, plus durables et plus réels. Rien ne ressemble plus à ces joies pour la qualité que la satisfaction du mathématicien à considérer la belle ordonnance des nombres et leur parfaite correspondance à la réalité, à découvrir les proportions numériques qui sont essentielles à toute espèce et au monde lui-même. Shaftesbury est bien près d'écrire, après Platon, le « philosophe divin >, nul n’entre ici s’il n’est géomètre; mais en lui l’esthéti-
cien, le musicien l’emporte sur le géomètre et les rapports qu’il apprécie entre tous sont les proportions concrètes qui existent entre les sons. Mais on ne devient moraliste et philosophe que si l’on possède le sens de la mesure. =
26. La vertu résulte de cette harmonie intérieure; elle dépend d’abord de la connaissance du juste et de l’injuste, de la science du moralement bon, du discernement de l’intérêt public; car être vertueux, c’est être Yami du public. Elle dépend encore des tendances et des sentiments et de leur juste orientation par la raison : un homme passionné qui sait se maîtriser, n’est pas vicieux et il a même plus de mérite à être vertueux; il aurait toutefois plus de vertu si dans son âme la raison avait définitivement triomphé.
Car c’est la science, et la raison plus particulièrement, qui font la vertu. Shaftesbury reprend ici encore une doctrine de Platon, celle aussi de plusieurs Stoiciens, Chrysippe l’un des premiers; et il y apporte quelques tempéraments. « On ne jugera jamais l’honnêteté que comme une triste chose pour ceux qui n’ont pas réussi à en pénétrer l’âme ne füût-ce qu’à moitié, et qui sont honnétes par hasard, spontanément, et non par raison et par conviction ». Lett. à Molesw, 1° nov. 1709, p. 42. Toutefois si la raison se trompe dans un cas délicat, elle n’en devient pas vicieuse. Il n’y a méchanceté réelle que si les erreurs de jugement sont d'importance par elles-mêmes et par leurs conséquences et si elles se répètent souvent jusqu’à pervertir la nature et détourner l'individu de sa fin normale, le bien du public; jamais d’ailleurs la perversion n’est complète, puisqu'on ne peut détruire absolument les tendances naturelles. Il n’y a pas d'homme entièrement vicieux; le ruffian conserve encore une certaine fidélité à ses amis; il a son honneur; il accepte à l’occasion de mourir avec ses complices plutôt que de les trahir.
Etre vertueux, c’est donc être un homme au sens
plein du mot c’est réaliser en soi l’harmonie des tendances et remplir sa fin naturelle. Par suite la vertu apporte le bonheur; elle est sa propre récompense; il ne peut y avoir un bien. plus grand que la jouissance de la beauté; on n’y arrive que par la vertu; alors en effet les passions égoïstes sont jugulées; il n’y a plus de dissonances, ni de déchirements dans l'esprit; les passions généreuses l’emportent sans demander le sacrifice de l'individu, en l’engageant au contraire à surveiller sa propre vie et son bien particulier pour être en mesure de mieux exercer son rôle bienfaisant; i: y a unité de l'être; il y a acceptation complète des lois de l’univers; on vit en Dieu, on pense et on veut avec l'intelligence et la volonté divines : tout est bien, tout est source de joie; on parvient alors à la parfaite liberté d'esprit, à la pleine possession de soi; c’est l'autonomie, le « self-enjoyment », avec son contentement intérieur.
La vertu ne peut pas ne pas être sa propre récompense; si elle n’était pas estimable en elle-même, comment des récompenses surajoutées pourraient-elles lui conférer ce caractère ? Si elle l’est, il ne serait pas estimable de la pratiquer par calcul, pour obtenir le prix ou pour éviter le châtiment. Toute vertu doit être cultivée comme l’amitié au regard de l'Eglise : elle doit être gratuite; toutes les raisons de la pratiquer se ramenent au « dulce et decorum ». Un homme d’éducation libérale et d’honnéteté commune n’a nul besoin de craindre ou d’espérer pour bien agir. Parvenir à la sainteté par crainte des peines futures, par désir des récompenses paradisiaques, n’est digne que d’une âme servile et méprisable (Vertu, I, III, 3; Sens, II, 3; III, 4).
27. L’influence de Locke et de ses méthodes éducatives est ici indéniable; il ne faut pas trop humilier les enfants, ni trop user de chatiments corporels pour ne pas en faire des âmes de boue, des caractères laches et timides, des esprits bas et rampants, Education III, 47-51. Pas de récompense particulière pour une bonne
action; mais une récompense pour l’ensemble de la | conduite; conséquence de la bonne opinion que leur) gouverneur s’est faite peu à peu de leur personne, IV, | 53 et 59. La vertu s'accompagne de la joie d’obéir à notre Créateur en suivant les indications de la raison __ avec l’espoir que nos efforts lui seront agréables et que notre obéissance sera récompensée, IV, 62 (Shaftesbury, de
on l’a vu, se sépare ici de son maître). Un gouverneur a pour souci principal de donner à son élève des maniéres polies, de lui former l'esprit; de lui faire prendre de bonnes habitudes, de lui inspirer des principes solides de vertu et de sagesse, de lui apprendre insen- | siblement à connaître les hommes, de l’engager à aimer ce qui est excellent et digne d’estime VIII, 97. Il doit particulièrement lui donner de Dieu une idée convenable, lui faire connaître comme l’être suprême et indépendant, créateur de toutes choses, qui nous dispense tout notre bonheur, qui nous aime; mais il ne doit pas laisser son élève s’égarer en des enquêtes trop curieuses sur les attributs incompréhensibles, XX, 139. Presque toutes ces idées se retrouvent dans la philosophie de Shaftesbury, jusqu’à l'affirmation que la morale s’achève par la religion et que celle-ci ne doit pas être prétexte à de subtiles et vaines discussions métaphysiques. Il faut avouer d’ailleurs que ce sont la des propositions assez communes à cette époque en Angleterre, que la morale a tendance à se présenter sous un aspect mystique et religieux, que l’esprit du protestantisme est apparenté à la fois à ce mysticisme moral et au sentiment que le bon sens est plus sûr que le savoir qui enfle. Pour n> citer qu’un nom, l’evêque Taylor a accrédité ces doctrines avec une autorité singuliére.
28. Le bonheur de Vindividu ne peut se réaliser sans le bonheur de ’humanité ou, tout au moins, sans le bonheur de la société particulière où il vit; ce serait un fait unique au monde si un membre pouvait demeu-
rer sain quand l’organisme est malade. Toute atteinte
à l’un des membres d’autre part retentit sur l’ensemble et en détermine sinon la déchéance, du moins l’appauvrissement momentané. Le meilleur moyen de parvenir au bonheur est donc de vouloir ardemment celui de la société où l’on vit, celui de l'Etat, voire celui de l’humanité; et il n’y a pas de société plus heureuse que celle où règnent la confiance et la tranquillité qui naissent de la vertu.
L’immoralité est donc en définitive une erreur; elle résulte de vues étroites et d’un mauvais calcul. Sacrifiet-on ses amis à son intérêt personnel; on s’aperçoit bientôt qu’on n’a pas gagné à préférer des avantages matériels immédiats; la vie a perdu toute saveur; les honneurs que lon voulait obtenir, deviennent insipides; les richesses inutiles; la défiance et l'hostilité unanimes se dissimulent mal; une angoisse naît dans cette solitude morale; bientôt germent la rancune et la haine. C’en est fait alors du bonheur que nous recherchions. Tremblants et soupçonneux, nous fuyons l’amitié de ceux qui, autrefois, nous étaient chers; nous perdons notre sociabilité; et nous ne pouvons méconnaître alors que nous ne remplissons plus nos fins naturelles. Le tyran a encore besoin de l’approbation de ses favoris et il se réjouit de leurs applaudissements, bien qu’aussit6t il craigne d’être leur dupe. Le courtisan essaie de faire son chemin par la brigue; il s’appuie sur ceux qui peuvent le seconder; il les flatte, il les sert lui méme pour se les concilier; il en fait ses complices et il n’ose leur dévoiler tout le secret de ses intrigues. A ces angoisses continuelles, ’ame. s’abâtardit; elle ne connait plus la liberté; elle ne la désire plus; elle redoute d’étre débarrassée de ses entraves, tout comme autrefois les Cappadociens, qui n’osèrent même pas se choisir un roi.
Pour vivre heureux, il faut donc calculer convenablement son intérêt individuel; il faut savoir établir
“une « arithmétique morale ». Tel est le conseil qui termine l'Enquête sur la Vertu et le Mérite : Toute action vicieuse apporte le mécontentement, toute action vertueuse le bonheur; il faut donc faire la somme des bonheurs particuliers que nous pouvons obtenir et celle des malheurs qui peuvent nous advenir, soustraire celle-ci de celle-là; il faut faire en sorte de trouver le reste le plus élevé, ce qu’on ne peut obtenir que par une vie constamment vertueuse. La morale devient alors une science aussi certaine que les mathématiques.
Ainsi Shaftesbury n’est pas seulement le premier représentant de l’école du « sens moral »; il est aussi le précurseur de Bentham et ce n’est pas le moins curieux que de voir s’accorder ici le connaisseur enthousiaste et le juriste calculateur.
29. La politique peut à peine se séparer de la morale puisque celle-ci donne déjà les règles de la vie sociale; mais l’état politique diffère suffisamment de l’état naturel, la société organisée du groupe informe pour que des remarques nouvelles ne soient pas à faire et de nouvelles règles à prescrire.
Respecter l’indépendance des citoyens et cependant faire de l'Etat un système parfaitement unifié, tel est le problème à résoudre.
Pour réaliser la première fin, il faut écarter soigneusement toute cause de tyrannie : rejeter tout absolutisme et consolider les monarchies constitutionnelles comme on a été amené à le faire en Angleterre au cours du XVIT siècle. Dans l'Etat, doivent se balancer de nombreux pouvoirs et non pas seulement un petit nombre; le système fédératif est en ce sens la constitution idéale, comme l’histoire le montre par plusieurs exemples : des cités ou de petits états se sont associés pour sauvegarder leur indépendance : la ligue achéenne, les cantons suisses, les cercles germaniques, les états allemands, telles sont les fédérations que cite