‹ Mylord ShaftesburyChapitre 9 sur 55 · Cet amour de l'indépendance, c’est l’une des · texte numérisé non relu

Cet amour de l'indépendance, c’est l’une des

caractéristiques importantes de Shaftesbury. C’est l’esprit même du protestantisme, tel que l’ont défini l’évéque Taylor et l’archevêque Tillotson : les enseigne-

ments de la Bible ne prennent toute leur valeur qu’à

la lumière d’une critique ratidnnelle : c’est l’opposition aux doctrines de la Haute-Eglise et à tout formalisme qui prétend s’imposer aux consciences; car s’il convient d’assister aux offices et même de communier, il semble bien que ce soit, au moins pour Shaftesbury, pour se conformer aux lois de la société.

C’est aussi le principe de la doctrine whig et l’expression de la fierté anglaise : un Anglais véritable n’a pas l’'ame servile R, I, 153. L’Angleterre doit se louer de la sagesse d’une constitution qui sait opposer les uns aux autres les différents pouvoirs et tempérer l'autorité royale par l’action de lois constitutionnelles précises et par les adresses et remontrances des Communes.

C’est encore la soumission de l'esprit à la raison, le « self-enjoyment », la maîtrise de soi qui fait la grandeur de l’homme réfléchi et mesuré qui sait placer son bonheur dans la possession des biens réels et rejeter les biens incertains.

12. Par là on rejoint un des autres traits importants de Shaftesbury, son optimisme qui se manifeste dans sa vie privée autant que dans sa philosophie. « Ceux qui ont crié que tout est bien sont des charlatans. Shaftesbury qui mit ce conte à la mode était un homme très malheureux », Prine. d’act. ch. XVI, p. 174. Sans doute on est bien tenté d’accepter l’opinion de Voltaire quand on se représente les souffrances continuelles de l’asthme qui torturait Shaftesbury. Tout au moins pourrait-on admettre que notre philosophe usa d’autosuggestion pour oublier ses angoisses continuelles. « En vérité j’aurais presque ri de ma mauvaise fortune. Car il y a quelque chose de fort original dans ma destinée et ma condition. Dites encore que je suis mélancoli-

que » p. 13. écrit-il à Molesworth le 4 novembre 1708

et le 19 juillet « L’amour, je le crains, est une prétention bien téméraire dans le délabrement de ma santé ! », p. 40. Cette ironie désabusée qui se raille de ses souffrances, cet optimisme farouche ne serait-il qu’un déguisement du pessimisme.

Il ne le semble pas. De nos jours B. Rand et Esther Tiffany ont soutenu non sans raison ce que Toland affirmait déjà : que Shaftesbury s'était si parfaitement nourri de la doctrine stoïcienne qu’il en avait retrouvé le courage impassible, qu’il avait vécu sa philosophie, qu’il avait senti la réalité d’une Providence immanente au monde. Il y a là en effet plus qu’une conviction doctrinale; c’est l'expression d’une qualité personnelle : le panthéisme devait se développer spontanément dans cette âme. Par nature, c'était une âme religieuse qui découvre partout des manifestations de la bonté divine, qui a le sentiment obsédant de se trouver en contact immédiat avec Dieu, sentiment réconfortant entre tous, qui permet de supporter ses, souffrances sans aucune récrimination.

Car, et c’est un truisme qu’il faut répéter, pessimisme et optimisme sont très proches l’un de l’autre; celui-là se plaint du petit nombre de plaisirs que lui accorde la nature, cette marâtre; celui-ci s’exclame que nous éprouvons toutes les joies que peut admettre notre constitution. Tous deux reconnaissent qu’en définitive les joies sont peu nombreuses et que la vie est abnégation constante. Ils ne s’opposent que par leur « âme », par leur manière propre de réagir; l’un est sans ressort, comme brisé par les épreuves successives de la vie: l'autre, de meilleure qualité, s’est bandé davantage à chaque nouvelle souffrance et emporte allègrement toutes les misères de ce monde, satisfait de vivre en intimité avec un Dieu secourable, heureux de se sentir, malgré toutes les douleurs, en communion profonde avec la source de vie qui anime la nature entière. Sans doute s’opposer de cette manière, par

« l’âme », c’est le faire aussi entièrement que possible; et cependant comme tout être vivant passe par des alternatives continuelles d’excitation et de dépression, pessimisme et optimisme se muent l’un en l’autre, Pune des tonalités dominant toutefois dans l’ensemble.

On pensera peut-être que, dans le cas de Shaftesbury, son optimisme s’explique, en partie du moins, par le retentissement de l'instabilité physiologique qui caractérise l’asthme et qui unit à une certaine euphorie une inquiétude momentanée. Quand se produisent les paroxysmes, l'angoisse étreint l’organisme et lui interdit toute activité cependant que les muscies sont capables d’agir sans fatigue; au plus fort de la crise le malade conserve le sentiment qu’une force puissante subsiste en lui qui lutte encore, qui doit triompher; après la crise, quand se fait sentir la lassitude de cette intense contraction musculaire, la respiration est redevenue libre : c’est une convalescence, un retour à la vie dans un demi-sommeil. Mais certes il en est ici comme de tous les maux; les désordres physiologiques peuvent être analogues et cependant causer des douleurs bien différentes selon la force d’âme. Quels que soient les symptômes de l'asthme, ils causent parfois le désespoir et parfois l’espérance. C’est par nature que Shaftesbury est optimiste : il est de ceux qui se sentent blottis dans le sein de la Divinité; il participe à ses sentiments les plus intimes; il aime avec Elle toutes les créatures, il ne peut désespérer au milieu des tourments; il sait de science infuse que l’Etre bienveillant ne peut vouloir que le bien et que le monde est aussi parfait que possible.

13. C’est un savoir tout différent d’un savoir livresque. Et quand Shaftesbury réclame la liberté de penser, ce n’est pas pour la raison ratiocinante des écolatres, c’est pour une raison plus souple et plus fine, c’est pour le goût mesuré, soumis à la règle du beau, du bien et du vrai, pour le bon goût.

Les principes d’école sont en effet sans valeur pratique, ce qui révèle l’impuissance de la raison pure à gouverner les hommes; ceux-ci obéissent au goût ei . au « sens moral »;:ils agissent selon leurs tendances et se laissent entrainer par la beauté; lors même qu’ils en méconnaissent les formes élevées, la beauté morale, ils sacrifient encore aux beautés subalternes, tant est grande la puissance de cet arrêt primitif. La conscience religieuse elle-même ne pourrait longtemps diriger les hommes si elle ne parvenait pas à se le concilier.

Se soumettre au goût, c’est tout l’opposé de se soumettre à l’opinion et à la mode. Hobbes, Locke, et tous ceux que Shaftesbury appelle les moralistes nominaux. ont grandement erré, lorsqu’ils ont établi comme règle universelle, celui-ci, la volonté arbitraire du souverain, celui-là, la coutume. Hobbes s’est contredit luimême; sa conduite dément sa doctrine. Puisque spontanément il a publié sa philosophie, puisqu'il révèle l'arbitraire des lois civiles, qu’il s’efforce de mettre les hommes en garde contre leurs abus, qu’il leur veut du bien, c’est qu’à part lui il accordait à la bienfaisance une valeur privilégiée; il admettait implicitement comme règle capitale de la conduite l’amour d’autrui. Locke, de son côté, s’est laissé doublement abuser. Il a été à la fois trop crédule et trop incrédule. Il a accepté d'enthousiasme les récits des voyageurs et des missionnaires sans chercher à les contrôler; il n’a pas assez fréquenté les philosophes anciens dont le commerce lm aurait appris à mieux comprendre certains problèmes, comme celui de l’innéité. S’il avait été un connaisseur, il aurait évité ces méprises. D’une manière générale d’ailleurs, tous les moralistes nominaux sont des philosophes « anti-virtuoses » et des barbares (Sol. III, 3 fin).

C’est le bon goût qui est la règle décisive, stable; chacun s’en inspire, malgré les préférences accordées bruyamment aux fantaisies et à la mode. Dans les

‘salons, à la comédie, quelque dédain qu’on affiche pour les critiques, on l’écoute toujours; même lorsqu'il s’agit de meubler et d’orner une maison, si l’on donne volontiers à autrui les conseils les plus extravagants pour s’attirer une réputation d'originalité, on s’empresse de lui sacrifier lorsqu’on est soi-même en cause. Le bon goût existe comme un instinct chez le vulgaire et jusque chez l’idiot, qui sont capables de sentir et de reconnaitre, bien qu’ils ne puissent comme le connaisseur justifier leur sentiment et l’appuyer par une démonstration. Quiconque a quelque notion de la politesse est déja plus familier avec la grace et le « decorum >. C’est ce goût du beau et du décent, du juste et de Paimable qui achève le caractère de l’homme et du philosophe (Mel, III, 2).

14. Bien que naturel, le goût n’apparait pas tout constitué; il se développe et se forme par une critique incessante; ses variations sont parfois si amples qu’on finit par apprécier ce que l’on jugeait tout d’abord discordant. Il y faut de longs efforts; les beautés les plus hautes nous rebutent d’abord; elles nous blessent. Si puissant, si fin que soit un génie naturel il ne peut rien produire de grand sans cette éducation, sinon il sombre dans le pédantisme; il se raidit, il se fige dans sa propre manière, véritable caricature de lui-même.

On ne commence jamais trop tôt à se former le goût; avec l’âge viennent les mauvaises habitudes qui vous interdisent de modifier pensées et actions; et le ressort qui soulève jusqu’à la beauté et la générosité, l’enthousiasme, s’est brisé. C’est la jeunesse qu’il faut instruire parce qu’en eïle bouillonne une ardeur généreuse.

I] faut en outre travailler sous la conduite d’un maitre si l’on veut ne pas se déformer le goût. Ce qui est vrai des beaux-arts, l’est aussi de toute autre activité. La critique bienveillante est indispensable. Il vaudrait mieux ne pas étudier du tout que de mal étudier : le sens commun est bien supérieur aux subtilités pédan-

tes. Il faut consulter tous les maîtres, toutes les compétences. IL faut choisir ses lectures, ne pas donner ses loisirs à des récits de barbares, de sauvages et d’indiens. Il faut en tout s’éloigner du caprice, de la mode et des coutumes nées de l'éducation pour aller à la raison. .

Et il ne faut pas manquer de courage, ni de patience. Il ne faut pas se presser de créer, il faut fuir les impatiences du public, se procurer des loisirs dans une retraite loin du monde. La solitude a Vavantage de nous mettre face a face avec nous-mémes; la présence d’autrui exalte limagination outre mesure; un mystique, un amoureux qui portent en leur âme une présence étrangére sont toujours passionnés. A plus forte raison lorsqu’il faut agir et parler en public, on n’esi plus soi-même, mais un autre homme tout différent, emporté et véhément, incapable de contrôle personnel. Au contraire lorsqu’on est seul avec soi-méme on ne pense plus a fanfaronner; on ne pense plus aussi par demi-pensées, par pensées implicites qui craignent de se développer. Dans une assemblée du «beau monde », un homme à la mode parlera avec aisance de sa deuxième femme, même lorsque la première, toujours en vie, est la à ses côtés et l’entend. C’est une faute qu’il ne commetirait pas dans la solitude; c’est alors qu’une telle pensée apparaitrait dans toute sa vilenie : on ne peut se cacher alors qu’on désire la mort de sa femme et que peut être déjà la remplaçante est choisie : on est un « rascal »; on ne peut le méconnaitre (Sol, I, II, p. 113).

La méditation solitaire a de plus lavantage de rejeter tout formalisme, tout cérémonial; elle refuse de se laisser séduire par de fausses apparences, par le ritualisme mondain. Aussi s’oppose-t-elle à l’immoralité, à la superstition, 4 la bigoterie.

Ce n’est pas trop de toute notre attention pour étudier nos passions et nos pensées. La vie de l’esprit

constitue comme un langage confus et implicite qu’il est impossible d’entendre pleinement lorsque nous sommes emportés par l’ardeur de la vie sociale. Le soliloque nous permet de nous dédoubler : devant un maitre implacable qu’on ne peut abuser, comparait un disciple soumis; « il y a en chacun de nous, disaient les Anciens, un démon, un génie, un ange gardien, un esprit à qui nous sommes intimement unis et à qui nous sommes confiés dès la première aurore de la raison, dès le moment de notre naissance » Sol. I, 2. Manière symbolique de traduire la réalité, expression poétique de l’opposition intime entre nos caprices et le bon goût, entre les dissonances et l’harmonie mesurée. Tous les grands orateurs, tous les grands poètes, tous les grands philosophes ont usé du soliloque; tous ils se sont confiés à leur bon génie.

Toutefois il ne faut pas s’en remettre uniquement à ce procédé; on risquerait de devenir un maniaque tatillon, occupé de minuties, incapable de se renouveler, un être caricatural, une manière de monstre.

L'homme vit naturellement en société; sa retraite dans la solitude prépare son retour à la vie collective où une individualité s’achève dans sa plénitude, où se parfait le goût. La conversation est en effet une excellente méthode pour acquérir des connaissances et se former le jugement. Les discours suivis éveillent les passions; l’éloquence tout à tour terrifie, exalte, ravit, séduit, elle n’instruit ni ne satisfait. La philosophie des universités est lourde et pédante; elle est « clownish »; c’est une caricature de science, une « mock-science >», sans aucune valeur morale. La méthode systématique d’Aristote n’est pas complètement inutile; il est bon d’ordonner les questions avec clarté et précision, à condition toutefois de ne pas tomber dans le lourd travers d'indiquer brutalement ses divisions; mais on ne parvient pas nécessairement à la certitude, quand on s’y confie : si l’on se fourvoie dès la première propo-

sition, on est sûr de s’égarer entièrement : c’est une manière très ingénieuse de devenir fou par système. On tombe en outre dans le formalisme; on accorde: toute son attention à la lettre et rien à l’esprit des doctrines étudiées. C’est faire un bien grand effort de compréhension pour ne rien comprendre du tout. Quelle valeur accorder d’ailleurs à une philosophie qu’il est impossible de vivre. La conversation au coniraire engendre une philosophie éminemment pratique, libre d’allure et riche d’applications heureuses (Sol, II, 2 et III, 1 et 2).

15. La conversation permet de poursuivre avec impartialité l’entier examen de tous les aspects d’un preblème et la libre enquête est la condition même du développement du bon goût; le bon sens, c’est, pour Shaftesbury, la raison libre et franche dont le pouvoir s’étend à toutes les propositions sans que l’on en puisse soustraire une seule à son examen.

La liberté, comme on l’a déjà remarqué plus haut § 11, est l’un des biens les plus chers à notre philosophe, qui ne cesse d’en vanter la valeur dans ses ouvrages et dans ses lettres. La liberté dans l’âme et la liberté dans l’état, l'autonomie morale et l'indépendance politique qui vont de pair, sont les attributs essentiels de l’homme. Ce sont les esprits corrompus et dégénérés qui trouvent leur bien dans la servitude. La liberté de penser est la condition du jugement personnel, de la saine critique; sans elle, art se prostitue, la science s’abâtardit, la religion s’avilit en superstition. Etre libre ce n’est pas d’ailleurs agir au gré de ses caprices, c’est se soumettre à la loi, à la loi politique établie par la collaboration de tous, à la loi intérieure, à la loi morale affirmée par la raison. Etre libre, c’est se posséder soi-même : car il faut bien reconnaître qu’en définitive tous les obstacles viennent de nous-mêmes et des fausses opinions que nous entretenons (Mél, III, 2).

Rejetons un moment le libre examen : quelle opinion

accepterons-nous ? l’opinion générale; il n’est rien de -plus variable, rien de plus insaisissable : en morale. en politique, en religion, partout, aucune opinion n’est acceptée de tous et si l’on s’en remet à la décision de la majorité, on a peine à la süivre dans ses variations, tant celles-ci sont rapides. À supposer qu’elle soit stable, s’y confiera-t-on aveuglément, c’est-à-dire prendrat-on pour modèles les bêtes de somme ou les chevaux de poste qui s’arrêtent d'eux-mêmes par routine aux endroits où leurs conducteurs ont coutume de stationner ? (Sens. I, 6).

Imitera-t-on les demi-penseurs; ces hommes qui s’embarrassent en des pensées incomplètement élaborées, qui s’éprennent de leurs sauvages imaginations, qui sont dominés entièrement par les intérêts matériels ? Il n’y a pas de race plus insipide ni plus folle, ni plus misérable.

Comment d’ailleurs limiter l’activité de la pensée, quelle autorité a le pouvoir d’en arrêter l'exercice ? Seule la pensée peut décider du bien fondé de ses propres démarches : elle ne se soumet qu’à ellemême. Toute discussion doit donc être scrupuleusement indifférente; on doit soutenir tour à tour le pour et le contre, non par jeu d’esprit, mais sérieusement, examiner les raisons contraires et leur donner leur pleine force; ne jamais s’avouer vaincu trop rapidement, ne jamais décrier les doctrines qu’on nous oppose; prendre le parti de l’adversaire et chercher à le rendre redoutable, sans toutefois méconnaitre la puissance de son argumentation personnelle; bref aller et venir en toute liberté d’esprit, loin de toute prévention et de tout préjugé (Rhaps, II, 3 et 4).

Il faut cependant se garder soigneusement de l’esprit de controverse que l’on confond si souvent avec l’esprit de libre examen. Un controversiste éprouve un plaisir intense à déployer ses argumentations pour elles-

mêmes; plus il s’éloigne d’une conclusion, plus il s’em-

SON ATTITUDE PHILOSOPHIQUE ear 9s

barrasse en des raisonnements inextricables, plus il est satisfait. Il jouit de sa belle inutilité, tout comme un chevalier combattait des quintaines ou joûtait en des tournois sans résultats réels. C’est un reste de chevalerie errante. Shaftesbury se retrouve ici en communion intime avec l'esprit du protestantisme; et il reprend à son compte le mot de l’évêque Taylor : « Moins d’arguties, plus de simplicité ». Le bon sens est souverain; il décide de la valeur des opinions, il lutte contre la confusion et l’ambiguité des traditions fondées sur l’autorité; il nous avertit des dangers que nous font courir des recherches trop présomptueuses et trop audacieuses : c’est le seul remède contre les faux-miracles et les impostures, la seule arme contre les visionnaires. Il nous délivre des opinions corrompues et dépravées que le prêtre peut favoriser pour assurer son pouvoir temporel et jouir des biens de ce monde. Il s'inspire de la bonté, divine et humaine; il exprime la nature du Dieu de vérité.

16. Pour éviter que la libre critique dégénère en manie ratiocinante, en esprit de controverse, il faut se garder de tout formalisme et de toute gravité prétentieuse; il faut rester enjoué et badin. La pensée en deviendra plus précise et plus profonde, quelque paradoxale que puisse paraître cette affirmation; les médifations graves et savantes sont dangereuses en effet en ce qu’elles conduisent à la pensée superficielle; elles développent la même série de conséquences sans se préoccuper de diversifier les vues et de considérer les différents aspects d’une question. Le badinage permet au contraire de saisir les divers aspects par des indications rapides et des aperçus significatifs et de renouveler un problème par des perspectives heureuses. Rien n’est plus utile, rien n’est plus fécond qu’une conversation où se heurtent, en se jouant, des opinions différentes. Mais il importe de se jouer et d’ironiser doucement, et, pour ainsi dire, avec bonté. Il faut éviter de blesser

violemment, il faut inciser comme le ferait un chirurgien expert, pour donner issue aux ferments de l’âme et appliquer aussitôt les émollients voulus.

L’humeur enjouée est même de l'essence de la vraie religion; elle fait un avec la Véritable piété. Il en était ainsi chez les paiens de l'Antiquité : les artistes y ont été les véritables créateurs de la religion et toute cérémonie cultuelle y était une fête joyeuse. Les Juifs, ce peuple naturellement sombre et farouche, se servaient eux-mêmes de la danse et de la musique comme d’auxiliaires pour la religion. De nombreux passages de PEcriture expriment la gaieté; des chants, des hymnes s’y trouvent fréquemment; le livre des Psaumes, Job, les Proverbes, les Cantiques, d’autres livres encore du recueil sacré emploient des images plaisantes et manifestent un esprit badin. Des dialogues entre l’homme et Dieu, entre l’homme et la Bête, entre Dieu et Satan ne manquent ni de verdeur ni de sel. Les paroles du Christ lui-même sont souvent enjouées et ses miracles s’accomplissent avec une bonne humeur remarquable, comme le miracle de Cana (Mél II, 3).

L’enjouement possède une telle vertu qu’il nous incline malgré nous à la confiance et que nous ne pouvons refuser notre acquiescement à autrui pour peu que celui-ci soit de bonne humeur. Une croyance inconnue, même une croyance contre laquelle nous sommes prévenus, ne laissent pas de nous gagner, pour peu qu’elles soient plaisantes et enjouées.

Cette ironie badine ne peut être que totale : on ne peut la limiter, pas plus que le libre-examen, dont elle mest qu’une maniére d’étre. Toute atteinte partielle entraîne bientôt sa déchéance totale; on ne peut réserver aucun domaine sans aussitôt la chasser de partovit et inversement on ne peut lui interdire aucun domaine dès qu’on en a admis la légitimité en quelque sujet. C’est elle qui se trace les limites de son domaine et détermine par la-méme celui de la gravité véritable.

Un formalisme est-il de mauvais aloi, il cède à ses attaques et révèle sa nature réelle : ce n’est qu’apparence, que déguisement de l'intérêt et de l’ambition. Correspond-il à une gravité véritable, il supporte sans dommage les plus violentes attaques qu’il accepte de bonne humeur, sans l’aigreur revéche de l’imposture.

Cette libre raillerie ne peut se donner carrière que dans une nation libre; les grands, les courtisans et les prêtres. dans une monarchie despotique, tentent de la proscrire pour en imposer plus facilement. Mais en vain : s’ils parviennent à en réprimer les saillies ouvertes, ils ne peuvent arrêter l'ironie discréte; aucun peuple n’a plus cultivé le genre grotesque que le peuple italien : les bouffonneries et les pantalonnades ont exprimé sous une forme déguisée son véritable sentiment que la tyrannie de ses petits potentats lui interdisait d’exprimer (Sens, II, 3).

Si l’on ne peut abuser du badinage bien compris, 1: faut cependant apprendre à régler la raillerie : on ne doit pas se railler de tout; il faut se railler de ce qui, en tout, est ridicule et laid. C’est le bon goût qui décide, c’est lui qui est le principe de cette raillerie : c'est ce sens du beau qui nous mène à bafouer tout ce qui le mérite, tout ce qui est, par quelque côté, caricatural. On évitera toute attaque grossière, toute obscénité, toute vulgarité, toute « rhyparographie ». Les Romains interdirent les atellanes pour le bien du peuple; à leur exemple, il faut condamner les bouffonneries faciles qui exercent une action trop vive sur le peuple et risquent de l’égarer. La règle souveraine ici, c’est le bien de la communauté qui s’accorde avec la défense de la liberté individuelle et de la propriété particulière.

On n’écoutera jamais les critiques acerbes et moroses, ceux qui poussés par leurs passions sont incapables d’une saine ironie; ce sont des gens de méchante humeur, des « ill-humoured ». Ils sont aigris, incapables d’éprouver pour autrui la moindre affection. Le

véritable enjouement est tout différent; il ne détruit jamais l’amour de la société, il ne froisse aucun intérét essentiel; on l’accepte sans récrimination. Socrate ne s’alarma pas des attaques portées contre lui dans les Nuées. St-Paul, à Athènes, se’ mit au ton de ses auditeurs et leur fit un préche sur le mode badin. Ce sont les modéles du genre (infra, p. 232 sqq).

Libre examen et ironie enjouée, c’est le programme du scepticisme et Shaftesbury le déclare: il faut au moins passer par le scepticisme; toutes les fois qu’on ne peut atteindre a la certitude, on reste dans cet état d’ame; le meilleur chrétien est aussi un sceptique s’il croit uniquement sur la foi de Vhistoire et de la tradition, s’il n’a pas été lui-même témoin d’un miracle, s’il n’a pas reçu personnellement de signe. Sa foi dépend d'opinions incertaines, d’interprétations successives nombreuses qui, peut-être, ne laissent plus rien subsister de la pensée originelle. Ce scepticisme, celui de l’homme de bon ton, s’oppose point pour point à la bigoterie, il fuit les discussions stériles et ne s’irrite jamais. Il est désir de savoir; il n’a que faire d’un « que sais-je ! » hypocrite qui prépare le retour d’un ritualisme périmé. Il veut arriver à la connaissance, non par les routes trompeuses du dogmatisme et de l’alchimie; il s'oppose à la paresse si douce à l’esprit humain. Il est effort de libération.

17. Mais le scepticisme n’est pas une fin en soi; il permet à l’enthousiasme de se déployer et de nous porter jusqu’à la science la plus haute. Shaftesbury prêche d'exemple : il use de l’ironie purificatrice dans ses deux premiers écrits, déclare-t-il, pour préparer l'exposé dogmatique de l'Enquête sur la vertu et plus encore pour éprouver l’enthousiasme généreux de la Rhapsodie philosophique.

Nous parvenons là à une innovation philosophique de notre auteur; avant lui, le mot « enthousiasme » n’est employé que dans un sens péjoratif; il désigne un

SON ATTITUDE PHILOSOPHIQUE ol

état d'âme anormal, un ravissement qui s’explique par des causes morbides, exaltation de la passion, déréglement de limagination. L’enthousiaste, c’est le fanatique, le « saint » des régiments de Cromwell, le furieux. qui n’a plus conservé de trait humain, celui que raille Samuel Butler dans son Hudibras. Avec Shaftesbury, l'enthousiasme est un sentiment naturel, le ressort puissant qui pousse toute âme à la poursuite de l'idéal (Enth et Mél I], 1).

C’est la passion du beau et du bien, la passion la plus naturelle à l’homme et la plus puissante. Même ceux qui ont voulu s’insurger contre elle, Epicure et Lucrèce en tête, ont dû céder à son empire. Non seulement ils ont reconnu sa puissance, ils se sont encore laissés emporter, Lucrèce tout particulièrement.

Sans enthousiasme, la vie est incomplète; sans lui, elle est insipide; l’homme, qui, de parti-pris, s’en défend, ne laisse subsister en lui que les fonctions animales; il perd ses caractères spécifiques. L’amour, te: que l’a défini Lucrèce, est peut-être un acte hygiénique, il n’est plus un sentiment humain, généreux et tendre N'est-ce pas d’ailleurs l’excès d’une indignation enthousiaste qui a emporté le poète jusqu’à cette affirmation ? Une fois de plus, la conduite d’un homme a démenti ses conseils et jusque dans le ton dont il les prodigue, on entend une réfutation implicite de la doctrine avouée.

L’enthousiasme, il est vrai, qui ne diffère pas de linspiration poétique et de l’amour du Beau, est également sujet à des erreurs. Les Muses se laissent parfois pervertir; les ferments spirituels parfois, tout comme les humeurs corporelles, exercent leur activité de manière maligne. Alors naît la mélancolie sous l’une ou lautre de ses formes, les plus redoutables étant la mélancolie amoureuse et la mélancolie religieuse, les plus semblables l’une à l’autre. Alors la constitution naturelle de l'esprit est menacée; sous l'effet d’attaques furieu-

Oo INTRODUCTION

ses, toutes les fibres se contractent et se tordent; tous les ressorts se bandent à l’extrême; montées jusqu’au paroxysme, les passions luttent entre elles; elles triomphent tour à tour et font du mélancolique leur jouet. Tantôt il est transporté d’amour et tantôt de haine; il chante, pleure, exulte, tremble, flatte, assassine, supplicie, cherche le martyre. Pour peu que des pratiques contemplatives favorisent cette mélancolie furieuse, le mal devient incurable. Ce sont les extravagances des mystiques, ou les superstitions monstrueuses et horribles des bigots. Et les prêtres sont la qui, dans l'ombre, jouent leur rôle; emportés par l’intérêt de la caste, is n'hésitent pas a favoriser, ou même à provoquer la naissance de ces fureurs fanatiques; comme autrefois les prêtres d’Ephése, ils provoquent la panique dont ils retireront des avantages.

Parfois au contraire c’est vers l’athéisme qu’entraine l'enthousiasme; les athées sont souvent en effet aussi fanatiques que les bigots : ce sont des enthousiastes de la Nature, emportés par une puissante émotion cosmique, capables des mêmes égarements.

Ces fanatismes se développent aisément; l’homme est naturellement crédule; il reçoit par contagion sympathique, par panique, les émotions d’autrui et il les redouble; il se laisse même influencer par. les lectures qu’il poursuit avec trop d’attention. Il faut donc surveiller ces excès qui sont de tous les temps et de toutes les religions, qui s'expliquent par le jeu anormal des ressorts naturels.

On doit au contraire favoriser l’enthousiasme mesuré, ce qu'on pourrait appeler l’enthousiasme de bon ton. Celui qui en est saisi n’affecte pas un air farouche et morose; tout en lui est doucetr et harmonie: nulle affectation, nulle hypocrisie; il est franc, il est vrai comme la nature elle-même; il subit de bonne grace toutes les critiques. Mais déjà ce portrait a été tracé: l’enthousiaste de bon ton, c’est le philosophe sceptique

et enjoué, le connaisseur Rss le virtuose : c’est Shaftesbury.

18. Une dernière remarque, avant de passer à l’exposition des doctrines -mêmes de Shaftesbury, pour définir son attitude dans le problème si débattu des idées innées. Shaftesbury s’oppose sur ce point aussi complètement que possible au maitre de son enfance, bien que jamais, il n’ait écrit le nom de Locke à cette occasion. Pure déférence de forme; car il n’y a pas deux esprits qui puissent mieux se contredire, comme Shaftesbury le reconnait dans sa correspondance privée (R. I. 403, 414-416).

Locke a bataillé contre des fantômes; des idées, des sentiments sont innés, quand ils se développent spontanément, en vertu des seules lois de la nature humaine, quelle que soit l’époque de leur apparition, même si l’éducation est nécessaire pour seconder la nature. Ce dernier trait, qui fait allusion à la maïeutique de Socrate et de Platon, définit parfaitement l'opinion de notre auteur. Une connaissance innée a été déposée en germe dans nos âmes par l'Esprit Créateur, par Dieu, qui est l’original de foutes les notions essentielles, des notions morales et esthétiques. Un esprit créé, par son enseignement et sa direction, ne peut que nous aider à retrouver et à développer ce germe; il accouche notre esprit; la fécondation ellemême est l’œuvre de la Nature. Aussi les idées innées nous sont aussi naturelles que les gestes de la génération; elles résultent également de l’exercice d’un instinct. Peu importe que cet instinct s’éveille en nous avant ou après la naissance, ou encore à ce moment précis, l’essentiel c’est qu’il y ait spontanéité naturelle (Rhap. III, 2; Mél, IV, 2).

On reconnaît les idées innées à deux caractères infaillibles : elles sont en accord avec les fins poursuivies par la nature; elles sont universelles et se rencontrent en tout homme.

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Le sens commun en admet l’existence, plus sûr sur ce point comme sur beaucoup d’autres que les philosophies trop étudiées. A ces hommes de condition, si peu soucieux de l’éducation de leurs enfants et si soigneux de la prospérité de leur écurie ou de leur chenil, demandez à l’improviste s’il est aussi naturel qu ‘une chienne mange ses petits ou qu’elle les nourrisse. Leur réponse se référera sans aucun doute, à une nature normale, à des sentiments naturels qui doivent se reirouver dans une espèce tout entière, et même parfois dans toutes les espèces.

C’est cette innéité que les anciens admettaient; c’est celle que reconnaît Horace lorsqu'il écrit « Natura potest justo secernere iniquum » Sat. I, II, 13 ou « Dente lupus, cornu taurus petit, unde, nisi intus, monstratum » Sat. II, I. Seuls de rusés sophistes s’ingénient à discuter ces faits d’expérience. Les adversaires de l’innéité sont ou plus artificieux encore ou plus pauvres que les philosophes qui refusent aux animaux idées et sentiments.

Cet innéisme de Shaftesbury est intimement lié avec les affirmations rappelées plus haut sur la réalité du bon ton et du bon goût ou, pour utiliser une expression plus connue dans l’histoire des idées, sur la réalité du sens moral. A ce sens véridique doit correspondre objectivement une réalité vraie, une nature immuable qui s’impose du dehors à l’homme et qui, en définitive, se retrouve aussi au fond de l'esprit humain lui-même. C’est donc Paffirmation d’une norme certaine que nul ne peut méconnaitre lorsqu'il rejette les préjugés et cherche à l’aide de la seule raison, de cette raison qui est essentiellement sentiment du nombre et intuition, connaissance vécue plus que connaissance démontrée.

19. L’attitude philosophique de Shaftesbury, sa méthode et ses procédés sont désormais connus; indiquons les thèses essentielles de la doctrine dans l’ordre où

elles se présentent pour Vauteur jueibine, en com- | mençant par la morale.

- Toute philosophie en effet, qui ne prend pas son point d’appui dans'la pratique, construit sur le sable. Elle se développe en subtilités et arguties ; elle mène au

pire scepticisme. La morale est au principe de la métaphysique et de la religion. Puisque Dieu est la Bonté suprême, il faut chercher à connaître la nature même de la bonté. Dieu n’a pas défini arbitrairement le bien; le Bien existe indépendamment de Dieu et constitue la norme qui permet de juger de la conduite divine. Ou peut-être plus exactement le Bien est la nature vraie de Dieu à laquelle celui-ci n’est pas infidèle et qui nous

permet de condamner sans retour les conceptions malignes d’une méchanceté, d’une jalousie, d’un désir de vengance chez le Créateur.

Bref la première question à se poser, c’est non pas de rechercher une proposition identique comme le Cogito cartésien, mais de se demander qui l’on est el qui l’on doit être. On répondra par un réalisme moral, par l’affirmation que l’homme est essentiellement social, que sa nature ne s’achève que par les sentiments d'humanité et la vertu.

Ni les richesses, ni le bon renom, ni le plaisir, ni la vie ne peuvent être considérées comme le Bien. La vie en elle-même n’est rien; s’il fallait vivre sans amitié, sans compagnie d’aucune sorte, la vie serait intolérable : ce sont donc ces sentiments qui ont quelque valeur.

Le plaisir ne peut être davantage le Souverain Bien. Il conviendrait d’abord de définir avec précision ce qu’il faut entendre par ce mot, indiquer quelle espèce particulière de plaisir constitue le Bien. Si en effet on entendait par là tout ce qui est susceptible de nous plaire, on prononcerait une proposition identique et futile; affirmer : « le plaisir est notre bien », ce serait dire : « nous choisissons ce qui nous parait préféra-

ble ». Il faudrait encore tenir compte des différences entre les espèces et les individus; ce qui est plaisir pour Vuh ne l’est pas pour l’autre. On ne peut conclure d’une espèce à l’autre, ni même avec une entière certitude d’un homme à un autre. Aussi faut-il rejeter les morales qui prescrivent aux hommes les fins poursuivies par les animaux, aux adultes celles désirées par les enfants. En outre la satisfaction du plaisir amène vite le dégoût et le désir du changement. Le libertin va de maîtresse en maîtresse sans jamais trouver le calme du bonheur (Rhaps, IL, 1; Sol, HI, 2).

20. Le renom, les richesses, tous les biens extérieurs n’ont de valeur que par l'importance que nous leur accordons. L'opinion que nous nous en faisons constitue toute leur réalité. Shaftesbury y insiste à la suite des Stoiciens, d’Epictéte et de Marc-Aurèle. Il renouvelle fréquemment ses affirmations; les fantaisies et les caprices mènent les hommes; réellement l'opinion crée le bonheur. L’amour et la haine, les préférences et les aversions en dépendent entièrement. Les lois en vigueur dans les sociétés humaines sont bien rarement, et peut être jamais, des lois naturelles et proprement humaines; les préjugés et les préventions interviennent pour la plus grande part dans leur institution. La méchanceté, si contraire à l’instinct social de l’homme résulte souvent d’une erreur d'opinion, plus que d’une perversion des sentiments eux-mêmes.

Or l'opinion s’égare avec une extrême facilité. Rien ne le montre mieux que le désaccord et l’opposition entre les préférences des hommes. Nous devons nous efforcer de la bien gouverner. Le seul procédé qui permette d'examiner convenablement nos fantaisies, c’est le soliloque. Seul un examen de conscience sévère et impartial permet de découvrir leur véritable nature. Toute autre méthode est inopérante et surtout celles qui laissent l’homme sous l'emprise du milieu social ou il vit habituellement, cf $ 14. Car nos fantaisies sont très fé-

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minines; elles ne s’imposent pas brutalement, elles savent s’insinuer; elles sollicitent tout en se dérobant à la pleine lumière pour rester mystérieuses et attirantes: elles triomphent par des enchantements secrets. Nous aimons la vie; mais plus ardemment nous la retenons, moins nous sommes à même d’en jouir; ou bien nous nous précipitons dans les plaisirs les plus bas; et sous prétexte de mieux réaliser notre bonheur, nous nous étourdissons dans la débauche, mais au milieu de notre jouissance, nous sommes obsédés par la crainte des maladies, par l'horreur de la tombe; par de nouvelles jouissances, plus raffinées, nous nous efforcons de chasser cette hantise; en vain; au moment méme ou nous pensons parvenir à l’oubli, le spectre de la mort reparait, fantome hallucinant qui nous suggére encore de profiter de la vie en raison de sa briéveté et qui corrompt les plaisirs par lui suggérés. C’est en face que nous devons regarder ce spectre pour nous convaincre de son irréalité; PA ne doit pas aimer la vie par crainte de l’anéantissement. La vie ne vaut d’être vécue que comme une carrière où se déploient les sentiments généreux (Sol III, 2).

On rejettera également la morale de l'intérêt personnel qui repose aussi sur une erreur d’opinion. L’intérêt individuel bien entendu ne diffère pas de l'intérêt général. Shaftesbury combat plus volontiers Hobbes, Jord Rochester, ainsi que Montaigne et La: Rochefou-

(1) A noter au passage l’erreur commise dans l’ouvrage : Philosophie morale réduite à ses principes, édité en 1751 à Venise (2?) par la Société des Libraires. Cet ouvrage comprend une 1* partie, appelée Principes : c’est la traduction de Diderot de l’Enquête sur la Vertu; une 2e, intitulée Pensées et réflexions, reproduit, sans nom d’auteur, les maximes de la Rochefoucauld. La 3° est constituée par les Pensées philosophiques de Diderot. On ne peut mieux méconnaître l’opposition radicale entre la doctrine enthousiaste et généreuse de Shaftesbury et les maximes aigries de La Rochefoucauld que de donner celles-ci comme les conséquences et les applications de celle-là. Il est vrai qu’il y a là peut-être un simple artifice, destiné à laisser passer les Pensées philosophiques sous une nouvelle présentation,

cauld, mais il s'attaque souvent aux formes diffuses

et mal analysées de cette morale, celles qui sont vécues trop souvent par les hommes, et que le Sensus communis, après le livre de Job, II, 4 met dans la bouche de Satan « Peau pour peau : tout ce qu’un homme possède, il le donnerait pour sa vie » Telle est la doctrine que professent certains en petit comité et qu’ils ont bien du mal à mettre en pratique; car si l’ambi- tion et la jalousie savent se cacher sous le masque de la politesse; si même, aux heures froides, l'intérêt et le calcul peuvent être des règles de conduite, le ressort habituel de l’action humaine, c’est la passion, le caprice, le zèle ou la faction, c’est l’affectivité.

21. Les sentiments sont égoistes ou bienveillants; parfois encore il est des sentiments contre-nature.

Ceux-ci sont trop fréquents : l’inhumanité, le goût du sang et de la destruction : la malice, la jalousie, la misanthropie, la superstition, les amours contre-nature commandent la conduite de trop d'hommes et même de trop d’enfants. C’est une erreur de croire qu’ils nous procurent un plaisir véritable; sans doute au moment de la satisfaction de ces désirs, se produit un apaisement et un calme que certains ont pu prendre pour ur: état positif. Ce n’est qu’un arrêt, tout momentané, d’une longue souffrance que produit en ces êtres un appétit insatiable, contraire à leur constitution normale. La haine, l’animosité, l’amertume tourmentent sans arrêt les âmes dominées par ces passions; elles engendrent un sentiment de solitude achevée; les hommes et même la nature demeurent étrangers à celui que possèdent ces affections monstrueuses. Notons ici combien peu Shaftesbury a l'esprit scientifique, combien peu il pense par jugements de réalité; il confond le naturel et le normal, à tort puisque la maladie est aussi naturelle que la bonne santé. C’est qu’il pense naturellement par jugements de valeur, qu’il a tendance à hiérarchiser par référence à une table des valeurs tenue pour l’archétype de la nature.

MORALE 39 L’amour de soi est nécessaire; on ne conçoit pas comment pourait subsister un étre qui en serait totale- . ment dépourvu; et.un caractère qui n’a pas cet amour au degré voulu est vicieux au même titre qu’un caractere où il domine. Les sentiments égoistes s’accordent en effet parfaitement avec les sentiments de bienfaisance, avec les sentiments sociaux; ils ne peuvent même se développer entièrement que par leur union avec eux. Les plaisirs corporels ne sont rien sans l’appui que leur prêtent les plaisirs moraux et sociaux; l’épicurisme le plus vulgaire associe aux jouissances de la table les joies de la société; une peine morale enlève toute saveur au contentement corporel le plus parfait; dans lamour, l'émotion tendre prédomine sur l'appétit sexuel.

L'amour de soi devient vicieux, lorsqu'il cesse de poursuivre sa fin naturelle, la conservation de Pindividu nécessaire à l’espèce, lorsqu'il devient une affection « partial », une affection restreinte et partiale. Cette restriction ne peut se justifier en raison; elle implique une contradiction absolue puisque laffection. l'amour social, va naturellement à toute la société dont on est membre et même à l’humanité entière. De cette contradiction essentielle découlent d’autres vices secondaires : l’affection partiale se modifie et disparaît sans aucune raison : elle dépend du caprice et de l’humeur du moment; elle passe par des alternatives rapi- . des de haine et d’amour; elle engendre dans l’âme un tumulte continuel et une répugnance à tout plaisir social. Elle est combattue par le sentiment de la désapprobation d’autrui et l’on souffre de cette opposition intérieure; en outre le plus souvent la personne aimée ne la paye pas de retour et l’on est privé de ce renforcement sympathique (Vertu, I, II, 2; II, II, 1). Bref toute affectivité est bonne lorsqu’elle admet pour fin la vie sociale et le bien général; et comme la société a besoin des individus et de leurs efforts, il y a

un minimum d’amour de soi qui est normal et nécessaire; il y a un maximum de bienfaisance qu'on ne doit pas dépasser sous peine de compromettre sa prepre existence et de ne pouvoir remplir le rôle social qui est dévolu a chacun selon sa nature.

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