POLITIQUE
‘Shaftesbury. R. I, 367. Les états puissants peuvent plus difficilement s’organiser selon ce système; les moindres rivalités entraîneraient de graves conflits. Aussi fautil dans ce cas favoriser l’établissement de monarchies tempérées comme en Angleterre; les princes y ont les meilleurs conseillers, les lois constitutionnelles, et, tous les ans, ils reçoivent l’avis de leur bon peuple sur les points capitaux du gouvernement. C’est à cette heureuse constitution que l’Angleterre doit d’être en Europe le champion déclaré de la Liberté.
C’est la constitution encore qui peut faire l'unité dur pays. La langue anglaise a tort de désigner du même nom « country » le sol et le pays; l’essentiel d’un pays, ce n’est pas le sol, c’est l’idée que chaque citoyen se fait de l'Etat auquel il appartient, c’est la conscience d’une unité organique à laquelle participent comme membres tous les concitoyens. Shaftesbury s’accorde ici avec l’auteur de l’Oceana, avec Harrington, qu'il cite dans la Lettre sur l’enthousiasme. Comme lui, bien que d’une manière légèrement différente, il admet la nécessité d’une religion d'état; il faut une âme unique à un organisme social; le peuple, incapable de communier en une doctrine par la seule force de la raison, doit être dirigé par le magistrat. D’autre part les oisifs, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas travailleurs manuels, ne doivent pas rester inoccupés, même si leur situation de fortune le leur permet; ils doivent jouer leur rôle dans la société et collaborer à la fin commune; ils ont pour mission de faire fleurir les lettres, les sciences et les arts, de diriger les travaux agricoles et l’économie sociale, de conduire les affaires publiques. Personne ne doit s’assoupir dans l’indolence qui règne malheureusement en maîtresse dans les cours et dans les capitales, et qui y introduit le vice et la débauche. Chacun doit se préoccuper de tous; chacun doit se consacrer au bonheur général; l'amour des hommes doit inspirer les démarches de tous : Love, serve. Tels sont les principes
clairs et simples de cette but (R, I, 367-368; Sol, II, 1; Vertu, IL, I, 1).
30. Une religion d’état est nécessaire, vient-on d'écrire, pour diriger et organiser les croyances populaires. C’est qu’il y a chez les hommes un besoin de croire et même une extrême crédulité, nourrie par les craintes irraisonnées qui s’abattent sur lPesprit humain
et provoquent des paniques. On ne peut compter encore ~
sur la force de la raison pour dissiper tous ces troubles en l’esprit du vulgaire; celui-ci n’a pas le sens critique assez développé; il manque en outre de loisirs pour une étude délicate et longue; enfin l’éducation et la coutume établissent solidement les préventions : le peuple discute rarement une foi qu’il à héritée.
Cette religion d'Etat doit être toute différente de la Haute-Eglise dont les doctrines détruisent toute moralité et toute saine politique, ruinent toute étude réelle et contredisent les bonnes manières et le bon sens, cf R. I, 432. Le magistrat civil doit contrôler la religion pour éviter qu’elle dégénère en superstition ou en athéisme, pour empêcher l’exploitation du peuple par le clergé; mais il ne doit pas se préoccuper du salut des âmes; il ne doit pas user de la contrainte matérielle pour soutenir des dogmes particuliers; ce serait détruire toute véritable religion et susciter entre les concitoyens des haines inextinguibles. I] doit user de tolérance, sans chercher à réaliser l’accord des consciences en la seule religion d'Etat; l’uniformité d’opinion est irréalisable. C’est la raison de chacun qui doit décider; c’est elle qui doit désigner le guide à suivre, la règle à laquelle se soumetre (Mél, II, 1).
Toutefois on doit mettre à l’abri de Venquéte individuelle certaines propositions. Shaftesbury semble ici revenir sur sa doctrine du libre-examen et admettre a la suite de nombreux penseurs anglais un domaine réservé. En fait il reprend la doctrine du conformisme
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extérieur à l’égard de la religion établie. Les dogmes indiscutables sont les mystères, particulièrement nombreux dans le Christianisme, cette « religion surnaturelle ». Les recherches individuelles, même lorsqu’elles sont conduites avec la sobriété et la soumission voulues, conduisent à l’hétérodoxie. Dès qu’on ne s’appuie plus sur l’autorité, on chancelle, on tombe dans l'erreur; Vhonnéteté, la candeur, le désintéressement ne sont pas des garanties suffisantes de la vérité des témoignages et des interprétations. Aussi faut-il respecter les saints mystères; aussi faut-il se féliciter de n’avoir jamais eu l’idée de les mettre en question. Il en est de cette religion mystérieuse comme de l’héraldique; c’est un ensemble de dogmes et de rites soumis à des règles arbitraires et extra-naturelles; on ne doit pas se soucier de rechercher s’il y a correspondance à la réalité; il faut accepter l’ensemble dans son unité organique, par loyalisme. En héraldique, par exemple, on ne se demande pas s’il a jamais existé un animal tel que le dragon, on ne s’inquiète même pas des incompatibilités essentielles entre les différents organes qu'on lui attribue; on accepte sans discussion; ‘sinon on mettrait en question les légendes fabuleuses que Yon rapporte de: Saint-Georges, le héros national.
Aussi bien il est plus facile de se soumettre à l'Eglise légale, parce qu’on la reconnaît sans faute. Tout ambassadeur doit montrer ses lettres de créance. Or un clergé peut bien montrer les chartes civiles qui l’ont établi dans sa charge; jamais il ne pourra prouver le caractère divin de sa mission. Il lui faudrait en effet un témoignage immédiat du ciel, des signes miraculeux d’un pouvoir départi par Dieu, que nos yeux terrestres pourraient discerner sans possibilité d’illusion; et il n’y en a pas. $ 32.
Le loyalisme envers la religion légale est donc tout à fait comparable au conformisme des Anciens envers le culte de la cité. C’est un acte de portée sociale, l’af-
cd
firmation qu’on se reconnait citoyen d’un état. C’est donc par le hasard de la naissance qu’on est orthodoxe ou encore par décision délibérée de ne pas questionner une institution utile à la société. On peut, comme Shaftesbury le déclare pour lui-même, faire profession de croire autant que le peut une personne qui n’a pas eu elle-même de révélation particulière (Mél. II, 2, 200).
31. Le magistrat, entre autres fonctions, doit lutter particulièrement contre la superstition qui menace à tout moment de s’établir par le jeu de sentiments naturels à l’homme. La religion est trop souvent fondée sur la crainte. Lucrèce et Hobbes n’avaient pas tort de le remarquer; mais ils auraient dû ajouter qu’il en était ainsi seulement pour la religion superstitieuse. La manière dont on nous enseigne habituellement en est la cause; on nous parle de Dieu, de sa puissance et de son courroux; on nous conseille de trembler à son approche; si nous sommes dans l’affliction, si nous souffrons dans notre corps, si nous vivons une époque incertaine, on nous avertit que nous subissons de justes peines pour nos fautes. Loin de nous consoler, loin de faire cesser le trouble de notre âme, cet enseignement redouble notre angoisse : le remède est pire que le mal. N’est-il pas symptomatique que les Juifs, Pun des peuples les plus religieux, étaient réputés pour leur caractère farouche et mélancolique !
D’autre part les hommes, et plus encore les femmes, ont toujours été enclins à croire aux enchanteurs et à leurs récits fabuleux. Shakespeare l’avait remarqué; aussi nous a-t-il montré une Desdémone suspendue aux lèvres de son héros noir et peu à peu son amante éperdue; ...< comme les poètes sont parfois aussi des prophètes, il a pu nous indiquer symboliquement par ce sombre personnage que, cent ans plus tard environ, le beau sexe de cette île serait si entièrement séduit par d’autres récits monstrueux qu’il accorderait ses faveurs les plus grandes aux conteurs de ces récits et
qu’à son inclination naturelle pour les cavaliers beaux, francs et courtois il substituerait une passion pour une race mystérieuse de noirs enchanteurs, semblables a ceux qui autrefois, dit-on, s’insinuaient dans les maisons et captivaient les femmes stupides. » Sol, II, 3, 225. C’est qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que celui de l’étrange; les enfants éprouvent autant de satisfaction à écouter des récits invraisemblables que les vieillards à les raconter; combien de personnes accordent foi aux fantaisies de leurs rêves. Plus la croyance est déraisonnable, plus elle est vive.
S'il y a dans le monde plus d'illusions naives que d’impostures réelles, on ne peut nier cependant que les prêtres favorisent une inclination naturelle qui tend à assurer leur pouvoir. Plus ils sont convaincus de la bonté de leur cause, plus ils veulent réaliser le bonheur de leurs fidèles selon leur propre formule. Quand ils ont perdu eux-mêmes toute confiance en la religion qu’ils enseignent, ils ne consentent pas pour la plupart” à abandonner leurs richesses et leur pouvoir; ils deviennent hypocrites. L'Egypte, le pays où s’est développée la caste sacerdotale, est aussi le pays du crocodile; ce monstre symbolise parfaitement la religion et ses prêtres : même hypocrisie, même cruauté.
Nous tenons là d’ailleurs un exemple privilégié qui illustre amplement l’explication fournie. L'Egypte fut le berceau de la superstition : aux causes générales qui se rencontrent en toute contrée, s’ajoutaient des causes propres à ce pays; les inondations du Nil contraignent les habitants à une solitude prolongée; puis, des boues découvertes, l’excessive ardeur du soleil fait s’exhaler des vapeurs malsaines; des météores et de nombreux autres phénomènes, le loisir voulu pour les observer et les commenter; la nécessité de recourir aux sciences que cultivaient les prêtres pour la navigation et l’arpentage, autant de raisons qui expliquent la crédulité aveugle des Egyptiens et leur dévotion pour les ministres de la divinité (Mél, II. 1, fin).
82. La croyance aux miracles n’est qu’un aspect de cette immense crédulité. Rien de plus discutable qu’un miracle; le plus souvent, c’est le témoignage d’une foule ignorante qui en certifie la réalité; les histoires de sorcières ont reçu la même garantie. Un miracle, pour être valable, doit s’accomplir à jour dit devant
un public nombreux, où il y ait au moins un témoin
de sang froid et de jugement sain qui soit absolument indemne de toute mélancolie. Sinon le miracle peut être l’œuvre de l’imagination enthousiaste des témoins.
On ne voit pas d’ailleurs pourquoi Dieu accomplirait de nouveaux miracles : la foi religieuse est solidement établie; ce seraient des actes inutiles et même dangereux puisqu'ils troubleraient les esprits inquiets de leur signification. Un croyant véritable ne cherche nullement de nouveaux signes pour se confirmer dans sa foi; seul le sectaire peut demander confirmation de ses doctrines schismatiques et hérétiques. « A l’égard des miracles à venir, le procédé le plus sûr pour ne pas égarer sa foi, c’est de n’y pas croire ». Et Shaftesbury peut déclarer qu’il conservera toujours la même croyance.
A l’égard des miracles anciens, son attitude n’est guère différente. La Rhapsodie, II, 5, déclare qu’on ne peut prétendre dans ce cas à la certitude d’un miracle actuel. Le témoignage d'hommes morts aujourd’hui et souvent depuis de nombreux siècles, ne peut avoir Pautorité d’une constatation immédiate. Les Mélanges, II, 2, sont plus catégoriques, non sans se railler. Jamais Shaftesbury n’a mis en question les miracles de l’Ecriture, parce qu'il fait profession de conformisme a l'égard de l'Eglise établie; il les accepte tels qu’on lui enseigne, sans chercher à connaître leur valeur. « Si ce n’est pas suffisant pour se délivrer de l’accusation de scepticisme, il (l’auteur des Caractéristiques) doit, autant que je le vois, se contenter de la souffrir >.
Shaftesbury s'attaque en outre à la notion de mira-
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cle : c’est Dieu, dit-on, qui témoigne pour lui-même; voire, il faut se méfier, n’aurait-on pas affaire à un prodige du démon ou à une sorcellerie, et comme ce n’est pas là une remarque bien sérieuse puisqu'elle laisse subsister la catégorie du surnaturel, Shaftesbury reprend à son compte la doctrine de son maître, celle du « Christianisme raisonnable », celle du quatrième livre de Il « Essai sur l’entendement humain ». Dieu ne peut pas mieux témoigner pour lui-même qu’en se révélant à la raison humaine et en soumettant ses voies à sa censure; c’est l’ordre du monde qui nous révèle clairement l’action d’une Providence. Si l’on cherche à « miraculiser » tous les phénomènes, on apporte la confusion dans le monde et l’on détruit toute trace de la bienveillance de Dieu : plus d'ordre, plus de dessein providentiel.
33. Le magistrat civil se préoccupera aussi de mettre fin aux querelles entre les commentateurs de l’Ecriture. Tous les prêtres se présentent comme des missionnaires de Dieu, sans jamais montrer leurs lettres de créance; ils s’opposent les uns aux autres et se combattent violemment; tous cependant ils réclament de leurs ouailles une obéissance aveugle et un dévouement total à leur cause. Ne convient-il pas de revenir à l’Ecriture et de s’écrier avec Chillingworth : La Bible, la Bible seule est la religion des protestants !
Il faut alors décider du sens que raisonnablement on peut attribuer aux livres sacrés. Les théologiens ne cherchent plus à défendre leur style qui devait être a la portée du vulgaire de cette époque; c’est l’esprit des textes qu'il faut dégager pour rétablir la religion en sa pureté naturelle.
Une première difficulté naît de l'impossibilité d’apprécier la valeur de la tradition orale dans les premiers temps et même à l’époque des Pères de l'Eglise; des fictions et des légendes ont dû se mêler à la vérité et l’adultérer; et en effet tous les livres qui nous sont
parvenus, ne sont pas considérés comme authentiques: mais on ne s’entend ni sur le nombre ni sur la nature des livres authentiques. Il faut, de l’aveu de plusieurs théologiens, recourir à un témoignage collatéral et demander aux écrivains profanes CORRE des faits rapportés.
Ensuite on doit interprêter les livres authentiques; la tâche n’est guère plus facile. Le texte en a été traduit plusieurs fois; des variations se sont produites que nous ne pouvons pas soupçonner; des figures de rhétorique nous embarrassent souvent. L’évêque Taylor a établi une critique judicieuse dans sa « Liberté de précher », où il rappelle la multiplicité des causes d’erreur et les nombreux antagonismes entre les sectes chrétiennes pour l'interprétation de l’Ecriture; les paroles de la consécration par exemple peuvent s’accorder avec une transsubstantiation, avec une consubstantiation ou même avec un simple symbolisme.
L'accord ne s’établit entre les sectes que pour combattre les esprits assez audacieux pour se livrer à un examen indépendant, ou pour reprendre les théologiens d’une erreur manifeste; toutes les Eglises alors agissent de même manière; toutes ont immédiatement recours au bras séculier.
Bref nous sommes fort embarrassés au milieu de cette diversité d’opinions et nous sommes bien près de répondre comme cet Indien qui visitait successivement des temples des diverses religions chrétiennes, et à qui l’on avait présenté les prêtres d’un premier tempie comme les envoyés du Soleil; « si les précédents, ditil au deuxième, étaient des ambassadeurs du soleil, ceux-ci, je crois, sont les ambassadeurs de la lune ». Mél. V, 3.
Il faut écouter l’évêque Taylor et prendre le parti de la raison, juger avec son bon sens; les dogmes révélés doivent être bons et justes; la fin de la révélation prouve sa sainteté. « Sans la bonté intrinsèque des
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dogmes et des préceptes évangéliques, les miracles n'auraient que peu d’effet, peu de pouvoir ». Lett. du 8 fév. 1709. ‘
34. L’accord avec la morale, tel est le critère qui permet de reconnaître la véritable religion, la religion libérale. Sa fin naturelle est de nous rendre plus parfaits, de nous faire accomplir sans effort notre devoir. Elle achève la morale puisque la piété apporte avec elle la constance et l’égalité d'humeur, la fermeté d’âme, la patience dans le malheur. Elle nous révèle en effet que Dieu est un Etre souverainement bon et souverainement puissant, qui veut être un père aimant pour ses créatures, refuse de les laisser souffrir gratuitement, veut réaliser le bonheur de l’homme vertueux. L'ordre du monde nous garantit qu’un jour toutes les dissonances s’évanouiront, que ce sont seulement des retards dans le progrès harmonique de l’univers.
La religion libérale est donc, par essence, agréable et plaisante; elle ne favorise pas, comme les religions établies, l’humeur sombre et mélancolique, puisqu’elie ne représente pas Dieu comme un tyran courroucé. Elle met le croyant en confiance et en belle humeur; comme nous sommes assurés de la bonté et de la mansuétude divine, nous osons lui parler avec liberté et avec familiarité; comme Job autrefois nous osons le quereller et questionner sa justice.
La religion libérale ne nous engage pas au bien par espoir d’une récompense; sinon elle ne ferait que dompter nos mauvais penchants sans les adoucir ni les amender; il n’y aurait en nous pas plus de vertu que de douceur en un tigre enchaîné ou de pureté et de tempérance dans un singe sous la menace du fouet. C’est exemple divin qui nous attire, c’est un amour respectueux, un enthousiasme mesuré qui dirige notre conduite et un sentiment complexe de devoir et de gratitude. Alors rien n’interdit de désirer les récompenses futures, mais par amour de la vertu; on voit dans ja
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vie à venir l’occasion d’une jouissance vertueuse sans aucun trouble, la réalisation de notre idéal' terrestre.
Dire en effet que la morale n’est pas complète sans la religion, que la justice s’achève par la piété, ce n’est pas mépriser la justice et la bienfaisance qui s’expliquent par les seuls sentiments de la fraternité et de l'humanité; ce n’est pas condamner les vertus terrestres, ce n’est pas les proscrire pour établir à leur place la sécheresse de cœur et l’aveugle soumission à un Dieu lointain et incompréhensible. Parce que Dieu est Souveraine Bienfaisance, qu’il est en quelque manière humanité parfaite, les qualités humaines sont exaltées; elles deviennent des principes supérieurs, des vertus achevées; il n’y a plus d’opposition entre le Siècle et la Religion : tous deux se pénètrent jusqu’à l'unité; l’ardeur généreuse ne se consume pas en stériles extases; elle est principe de charité sociale,
Enfin la religion libérale peut seule fonder la Révélation. Comment se fier aux prophéties et aux révélations, comment interprêter les miracles si Dieu nous apparaissait comme un magicien ou un charlatan, capable de nous abuser par son habileté (Vertu, J, III, 3; Rhaps, II, 3).
35. La religion libérale s’appuie d’ailleurs sur un argument de très haute valeur, le seul probant, l’argument tiré de l’ordre du monde (Rhaps, IN, 1).
La preuve causale est invalide; les théologiens qui l’emploient nient qu’une substance matérielle non-pensante puisse produire une substance immatérielle pensante; ils s’appuyent pour le faire sur la maxime : Rien ne naît de rien. Mais la même maxime permet de critiquer leur thèse propre : une substance immatérielle pensante produit une substance matérielle non-pensante. Le passage de genre à genre est également injustifié. L’argument causal en lui-même contredit d’ailleurs cette maxime puisqu'on admet que la cause première n’a pas de cause. Enfin il reporte le problème à l’ori-
gine des temps, à une époque dont nous ne pouvons rien savoir. vere L’argument des causes finales vaut au contraire pour
le moment actuel. L’ordre du monde, comme tout ordre
et toute proportion, est connu immédiatement par une
sensation interne particulière; c’est un fait perçu di-
rectement : tout le problème consiste dans l’interpré-
tation de cet ordre; la raison doit montrer que cet ordre, le plus magnifique qui soit, ne peut s’expliquer que par un dessein unique.
Epicure a pensé le faire par le seul mécanisme des atomes. Comment la confusion a-t-elle pu produire Punion et l’harmonie ? comment le désordre a-t-il pu engendrer l’ordre et la concorde des éléments ? Au chantre du hasard, à Lucrèce, il faut opposer Virgile, le chantre du panthéisme stoïcien. Dieu est partout dans le monde; il y est infus; c’est lui qui de l’intérieur lui donne ordre et beauté. L’unité du monde est une unité organique où chaque élément est parfaitement adapté à l’ensemble et aux autres éléments. La matière, essentiellement composée, ne peut être principe d'unité; elle est mouvement perpétuel: les particules matérielles qui constituent le corps, se sont toutes renouvelées au bout d’une période très courte, sept ou quatorze ans; la matière n’explique pas la persistance de la forme; elle reçoit d’ailleurs forme et unité.
Tout, dans le monde, est uni, la branche à l’arbre, l'arbre à la terre, à l'air et à l’eau qui le nourrissent; tout être est comme une excroissance, un appendice du milieu où il vit. « Ainsi, quand on contemple la terre tout entière, on voit sans hésitation que toutes choses sont Un, que toutes se rattachent à une souche commune. De même dans le système du plus grand monde, voyez la dépendance réciproque des choses, leurs rapports mutuels, du soleil à notre terre habitée, de la terre et des autres planètes au soleil! voyez l’ordre, l’union et la cohérence de l’Univers ! » Rhaps. IL 4, 64.
Pas de désordre spontané; tout monstre s’explique par l’action de causes étrangères et inhabituelles. Il n’y a rien de plus que ce qui doit exister nécessairement. Le monde peut se comparer à un chêne dont les différentes parties sont en sympathie réciproque, ou à une parfaite symphonie musicale, ou bien encore à un édifice d’architecture régulière.
L’étude des sciences de la nature nous révèle avec plus de clarté et de précision encore ce plan de l’univers. Les organismes subsistent par un équilibre délicat entre leurs divers organes, équilibre variable avec le type spécifique et même d’individu à individu. Tout est disposé pour le mieux avec une parfaite régularité et une juste réserve. Nulle profusion sans doute, mais partout des marques d’une bienveillance certaine; naturellement l’activité d’un être tend à son bien et y parvient, tant qu’une cause étrangère n'intervient pas.
36. Reste, il est vrai, à expliquer l’apparence du mal : « car parler du monde comme d’une harmonie, ou d’un maitre de musique, c’est de toute manière un mystère. Les hommes d’esprit ne croient en rien à ce chefd'œuvre; les bigots ne savent que faire avec les dissonances : c’est le diable rodey 7d xaxsv, Graecum est (comme dit le moine) et non potest intelligi ». R. I, 399.
Si par avance on est convaincu de la réalité de l’ordre du monde, si l’on croit en l'existence de Dieu, on écarte définitivement l'hypothèse du mal. Tout au moins le croyant admet que dans la vie future il y aura des compensations. Mais c’est à l’athée que la démonstration doit s’adresser et celui-ci ne peut juger que selon son expérience du monde.
Il faut d’abord écarter l’idée que la nature peut se tromper ou se laisser pervertir; les monstres résultent de l'intervention de causes perturbatrices.
I faut aussi pour bien juger tenir compte de l’ordre et de la hiérarchie du monde. Chaque espèce, chaque individu doit consentir à se sacrifier dans une certaine
RELIGION re 65 mesure au grand Tout. Les végétaux nourrissent les animaux dont le cadavre se décompose, se dissout el fertilise la terre : de‘nouveau naît le règne végétal. Les
insectes servent de pâture aux oiseaux et à d’autres
animaux; et ceux-ci se soumettent à l’homme; et celuici à d’autres natures encore. Ainsi on se préoccupera des rapports que soutiennent entre elles les différentes réalités.
Tout aussi a sa part d’inconvénient; les contraires ne peuvent exister l’un sans l’autre et du mélange des contraires résulte une merveilleuse harmonie. Ne serait-ce pas toutefois faire de Dieu un empirique, un habile charlatan qui produit un mal pour lui donner un remède ? C’est une nécessité, la nécessité du meilleur, répond le Philosophical Regimen; il serait bien invraisemblable que Dieu, l'Esprit universel, ne choisit pas le meilleur parti pour l’univers, c’est-a- ane pour luiméme.
Enfin, et c’est une réponse qui revient souvent, comment pouvons-nous juger sainement, nous esprits limités dans nos vues; nous ne voyons qu'une partie du monde, comment conclure de la partie au tout; chaque individu a rapport à l’univers entier, nous ne pouvons connaitre toutes ces relations. Bref nous sommes dans la cale et nous ne pouvons comprendre à quoi sert tout le gréement du navire. Notre horizon est limité; la puissance de notre esprit est finie.
C’est sans doute à l’occasion de l’homme, de ses malheurs et de ses vices que cette question du mal se pose avec le plus d’insistance. Car on ne peut accepter la subtilité des Anciens qui laissait à Prométhée la responsabilité de l’infirmité humaine; la permission d’un Dieu souverain vaut son action effective, sa décision personnelle.
L'homme est faible : mais l’homme n’a pas été établi comme le Seigneur du monde entier. Sa faiblesse physique lui vient d’ailleurs de la prépondérance du cer-
veau qui a tiré à lui toute la nourriture qui va a d’autres organes chez d’autres espèces. Cette faiblesse est en outre heureuse puisqu’elle l’a conduit à la vie sociale cause de tant de biens pour lui; elle est compensée encore par le développement de l'intelligence et de la raison qui surpassent de beaucoup l'instinct des bêtes et il ne faut pas demander pourquoi l’homme n’a pas l'instinct, mais plutôt pourquoi les animaux n’ont pas l'intelligence (Rhaps I, 2 et 3; IL 4; R I 90).
On le voit, Shaftesbury est prét a réciter avec Leibnitz le psaume de la veille de Paques :
O certe necessarium Adae peccatum, Quod Christi morte deletum est !
O felix culpa, quae talem ac tantum Meruit habere redemptorem !
(Theod. § 10)
Shaftesbury toutefois aurait bien désiré des ailes pour l’homme; ç’aurait été une faveur bien obligeante de la part de Dieu. Réclamation grosse de conséquences à la bien considérer; c’est toute la question de la nécessité des types spécifiques qui se trouve posée.
A objection qui tire parti de l'existence des vices humains, Shaftesbury se contente de rappeler que la vertu n’est pas ici-bas sans bonheur, quelque paradoxale que soit cette affirmation, cf. $ 25.
Enfin le manichéisme lui paraît une hypothèse simpliste. Admettons qu’il y ait un principe du bien et un principe du mal : ou ces principes s’accordent, ou non : ou bien donc il y a un principe de cet accord ou bien c’est le chaos jusqu’au triomphe définitif de l’un d’eux : Or le monde ne nous présente pas l’aspect d’un chaos.
37. Ce principe d’accord peut se concevoir de deux manières : Dieu peut être un esprit qui ordonne le chaos, un démiurge; le monde est alors une machine que Dieu dirige. Dieu peut être aussi l’esprit universel, Pâme du grand corps qu’est le monde, l'esprit avec
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