COURS
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RELIGION 67 an I
lequel tout esprit fini soutient un rapport étroit. C’est cette deuxième hypothèse que Shaftesbury semble accepter plus volontiers après les Stoïciens et peut-être aussi avec Spinoza tel qu’il le comprend. La Rhapsodie se réfère à Sénèque, ép. 95 Omne hoc quod vides, quo divina atque humana conclusa sunt, unum est; membra sumus corporis magni; à Lucain, lib. 9, 580, Superos quid quaerimus ultra ? Jupiter est quocumque vides, quocumque meverit; à Virgile, En. VI, 727, Mens agitat molem et magno se corpore miscet. Mieux qu’un panthéisme, c’est un hylozoisme que professe Shaftesbury, qui ressuscite, ou peu s’en faut, l’animisme universel des paiens : il admet les nymphes et les génies, au moins comme symboles poétiques de l’unité organique, de la personnalité des sources, des ruisseaux, des bois ou de tout autre ensemble naturel. Et pour lui la poésie, l’art a plus encore de réalité que la réalité qu’il représente, puisque le type spécifique est supérieur aux individus.
A coup str, c’est l’âme humaine qui s'apparente le plus à Dieu, esprit tout-puissant qui règle et gouverne le corps du monde. Il a ses pensées et ses imaginations; il les dirige et les modèle à son gré; il orne, il parfait cet ordre harmonieux et complexe du corps et de l’entendement. Corps et âme du monde sont intimement mélés, inséparables à ce point qu’ils peuvent se confondre entièrement; le dogme de la conflagration universelle n’est pas absurde; c’est le retour à l’unité divine. Tout alors est Dieu, avec plus de simplicité et de perfection que le monde exprimant par son ordre complexe l’unité divine.
Influence des Stoiciens, sans nul doute; de Spinoza, peut-être; mais certainement des Platoniciens de Cambridge, d’un Whichcote dont Shaftesbury édita des sermons, d’un Henri More ou d’un Cudworth, auxquels il se réfère volontiers. Toutefois cette indifférence voulue entre les deux hypothèses du théisme et de l’hylo-
zoisme révéle nettement que le principe de sa religion n’est pas la raison, mais un sentiment. Sentiment d’union intime avec Dieu, dont le contact immédiat exalte l’âme et la ravit denthousiasme, dont l’aide secourable allège l’âme de ses soucis et lui fait oublier les peines du corps. Cet homme, si énergique au milieu de ses malaises chaque jour plus graves, qui refuse de désarmer, qui accommode la nature et la quantité de son effort à son degré de maladie et tire parti d’une situation sans issue, c’est un inspiré. Son ame s’est blottie dans le sein de la Divinité et elle y puise réconfort et puissance d’action. Le principe essentiel de son théisme, c’est de croire que tout est soumis au gouvernement d’une intelligence bienveillante; le principe essentiel de son hylozoisme, c’est d’affirmer que la Nature, principe producteur des esprits dotés des idées d'ordre et de perfection, nourrice de la sagesse, ne peut pas ne pas posséder elle-même esprit et sagesse. Pour une métaphysique scolaire, il y a peut-être une grande différence entre ces deux hypothèses religieuses : il n’y en a pas ou si peu pour l’homme d’action qui sent courir en lui la chaleur divine et sa force vivifiante.
Dieu, c’est donc la suprême bienveillance, la vérité totale, la parfaite beauté; il est comme le génie de l'humanité, le génie de la nature. Nous lui ressemblons par tout ce qu’il y a en nous de généreux et de viril, c’est-à-dire de divin. Nous le comprendns, autant qu’il nous est permis, par l’étude et la pratique de la vertu. Toute autre philosophie fait de nous des perroquets; elle nous fait prononcer des termes sublimes, mais parfaitement incompréhensibles. Dieu source de vie, d’action et @amour, ainsi se résume la pensée de Shaftesbury.
38. C’est cette intuition vivifiante qui manque aux athées. On appelle d’ailleurs de ce nom des esprits très différents. Négligeons les fanfarons, dont l’incrédulité est toute de surface; leur vantardise tombe d’elle-
RELIGION 69 même. L’athéisme naît le plus souvent de la superstition déçue; le superstitieux considère Dieu comme un faiseur de prodiges; que le miracle sollicité selon tous les rites ne se produise pas, il le tiendra pour un rusé trompeur et s’en éloignera. L’athéisme naît encore d’up excès d’attention accordé aux lois de la Nature; l'étude prolongée du mécanisme naturel, la considération de sa parfaite régularité peut nous laisser croire que l’action divine est complètement superflue, que Dieu est un fantôme inutile. La crédulité naturelle à l’homme ne peut cependant disparaître; au lieu d’accepter avidement toutes les légendes habituelles des prodiges et miracles, l’athée accueillera les récits qui favorisent son sentiment personnel; il accepte comme vérités certaines toutes les histoires d’Incas et d’Iroquois que rapportent voyageurs et marins, sans garanties sérieuses. De même l’enthousiasme qui ne va plus à Dieu s’adresse à l’aveugle mécanisme de la Nature et, à l’occasion, donne à l’athée le courage de souffrir le martyre pour ses opinions.
Par lui-même, l’athéisme n’entraîne pas l’immoralité; il laisse voir les avantages de la vertu dans cette vie; il s’accorde avec la plus grande générosité; mais il doit engendrer la mélancolie; savoir que l’on vit dans un univers tiraillé en des sens opposés par des principes différents aveugles et sans bienveillance comme d’ailleurs sans malignité, c’est briser en soi toute espérance; c’est se condamner à un effort incessant sans que l’on puisse se flatter de jamais atteindre à un résuitat définitif. La contemplation de ce désordre du monde ne peut qu’engendrer le mépris, la haine et l’aversion : elle doit peu à peu aigrir le caractère, tarir la source de la bienveillance naturelle à l’homme. Mais quand l’athéisme se double d’une erreur sur la nature du bonheur et de la vertu, le cas est désespéré; on ne peut découvrir un remède capable de ramener l’athée à la vertu (Vertu, I, III, 3).
70 INTRODUCTION = Toutefois le magistrat civil ne doit pas sévir aveuglément. Ceux qu’on appelle des athées sont ou des négateurs résolus ou des sceptiques, des douteurs qui cherchent encore. On doit les traiter différemment; s* la force doit intervenir contrè le négateur, il faut user de douceur avec le sceptique et tenter de le convaincre. Celui-la en effet est d’une audace présomptueuse et il veut établir une opinion redoutable pour la société; celui-ci peut gémir de son propre maïheur; son désir de croire peut être sincère. La tolérance doit alors être totale; c’est par la raison qu’il faut affermir dans la religion. Persécuter, c’est rendre suspectes les opinions qu’on veut défendre; c’est laisser croire qu’on manque de bonnes raisons pour les justifier : le paysan, qui entendait une controverse en latin, savait décider de quel côté se trouvait la vérité au ton des controversistes. On sait d’autre part que toute secte nouvelle réclame la liberté de penser et que toute église établie la rejette,
La tolérance est d’ailleurs naturelle à l’homme; elle s'affirme dès que notre intérêt n’est plus en jeu; au théâtre par exemple on n’accepte pas l’écrasement des paiens par les fidèles; les sentiments d'humanité se fort entendre. Aussi bien la bienveillance divine ne peut vouloir lécrasement d’un homme pour une erreur de jugement.
39. Elle n’a pu davantage instituer des peines éternelles; ni même des peines temporaires dans la vie future. Comment les justifier ? la malignité humaine est impuissante à blesser la souveraineté divine, ell: ne peut épuiser son infinie bienveillance. Peut-on supposer en Dieu la colère, l’indignation et le ressentiment qui sont des faiblesses chez les hommes ? Dira-t-on que Dieu veut entendre chanter sa gloire dans lunivers entier ? sans doute nous, les hommes, nous aimons que notre mérite soit reconnu; mais un homme de cœur, à l'esprit généreux et libéral ne s’indignera pas si un petit esprit ou un ignorant méconnait ses bienfaits.