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Comment alors admettre que Dieu puisse s’irriter quand Vhomme méconnait sa gloire.
Plus barbare encore est la doctrine de la prédestination, la doctrine calviniste; Dieu pourrait, sans raison, accorder ses faveurs aux uns et rejeter les autres; le nombre des réprouvés serait de beaucoup supérieur au nombre des élus. Ce ne serait plus un Dieu alors, mais un malin démon. |
La doctrine des peines futures est en outre dangereuse pour l’homme et la morale; elle favorise le développement de l’égoïsme, d’un égoisme hypocrite, puisqu’il faut faire le bien pour assurer son salut personnel. Elle détruit, ou tout au moins diminue, la véritable piété qui est amour désintéressé de la Bonté; elle engendre une fausse résignation qui masque l’espérance de réaliser un bon marché en troquant une courte durée de plaisirs pour une éternité de joies.
C’est toutefois, et c’est sa seule excuse, une doctrine politique. Il est bon parfois d’user de menaces avec le vulgaire et rien ne sert plus au maintien de la justice dans un état que la vue des gibets. De tels procédés sont superflus avec les hommes d’éducation libérale; mais ils se révèlent particulièrement efficaces avec les esprits moins généreux. La doctrine des peines futures a donc le mérite d’éveiller plus vivement le sens moral, de le seconder en s’opposant aux passions violentes; elle aide à la guérison des méchants.
A vrai dire, la vie future n’intéresse nullement Shaftesbury; c’est dans cette vie qu’il faut agir moralement et exercer sa bienveillance. « Que chacun réponde selon son expérience personnelle et parle du bonheur et du bien à sa manière. Dieu merci, je peux faire le bien et y trouver mon paradis. Je ne connais rien d’autre de céleste. Si cette disposition naturelle ne me qualifie pas pour le ciel, je désire ne jamais être qualifié, ni jamais y pénétrer. Je ne demande aucune récompense du ciel pour ce qui est en soi-même une récompense. Que
mon existence continue ou cesse, suivant la solution qui, au fond, est la meilleure. Son Créateur le sait mieux et je lui fais confiance sur ce point. Pour moi je ne m’en préoccupe pas et toujours il en sera ainsi. Je n’ai jamais servi Dieu, ou un homme, que dans la mesure où je lai aimé et chéri, ayant toujours été fidèle à la devise de ma famille, à la mienne, qui est : Aime, sois utile » Rel S47.
. Ainsi le dernier mot de la sagesse et de la piété c’est de croire en existence d’un Père commun du monde entier, d’un Père aimant qui a tout disposé avec bienveillance. Il faut s’efforcer de discerner la règle du monde, s’y soumettre avec complaisance. Il faut sc remettre entre les mains de Dieu et le seconder avec ‘amour dans son œuvre de bienfaisance.
40. Esthétique et morale sont étroitement liées, puisque toutes deux ont le même dessein, ennoblir l’âme humaine en la conduisant à la plus pure des beautés.
Les beaux-arts et les belles-lettres d’ailleurs tirèrent leur origine de la politique. Les conducteurs d’hommes en eurent besoin pour diriger les foules. Dès que les sociétés eurent pris un développement assez grand et se furent établies sur des bases solides, il fallut user de procédés nouveaux pour conduire les débats publics. A défaut de la raison, ce fut l’éloquence, et son rythme, qui entraina les masses. Voila pourquoi les légendes ont fait des fondateurs de villes des musiciens capables de charmer les bêtes les plus féroces et d’engager les forêts et les rocs à s'organiser en remparts et en maisons aux accents de leur lyre ou de leur flûte.
Il y a en effet une extrême analogie entre la beauté des actions et la beauté des sons, que l’une et l’autre se fondent sur l'harmonie naturelle, quel que soit le goût prédominant à l’époque ($ 25). Toutefois si Thalie, Polyhymnie, Terpsychore et Euterpe ont le sentiment du nombre et l’amour de la vertu, elles se laissent assez
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facilement pervertir; Calliope se détourne moins vite, surtout lorsqu’elle recoit le secours de Clio et d’Uranie, les muses austères. Il faudra veiller à utiliser les arts. pour leur fin naturelle et a organiser leur exercice pour parvenir au Beau moral‘ et à Dieu, réalisation parfaite | de cette Beauté. L’esthétique devient alors comme une sœur cadette de la morale, qui cherchera à rendre meilleurs ceux que les arts divertissent.
C’est une méthode qui s'impose avec les gens du monde et même avec tous les hommes d’éducation libérale. Le pédantisme rend lourd et pesant; il encombre l'esprit du cliquetis de notions vides. L’éducation esthétique développe le goût et le jugement; elle fait réfléchir, conduit à la spéculation tout en charmant l’esprit. Son influence est remarquable; la contemplation des formes gothiques rend gothique et barbare; celle. des belles formes, des formes classiques, élève et raffine. Un tableau délicat, une belle statue, une belle œuvre: musicale, autant d’agents efficaces dans la culture morale, dans Fembellissemgent de l’âme; s’il y a parfois un danger à s’adonner aux beaux-arts quand leur commerce effémine, il suffit de l'intervention du magistra: pour restreindre la pratique des genres indésirables ou même pour la proscrire entièrement : ainsi firent autrefois Lycurgue et Platon.
Ce rôle social de l’art sera réalisé non seulement par la production des chefs-d’ceuvre, mais encore par Putilisation de l’imprimerie et de l’estampe qui diffuseront dans le peuple les créations de la beauté. Programme bien digne d’un whig connaisseur d’art (R. II, 3, 21, 98, 104, 123).
41. « Cherchez le beau en tout, même dans les moindres choses; cherchez-le dans les plantes, dans l’emaui des prairies, dans les arts communs; vous vous élèverez graduellement jusqu’aux sciences les plus sublimes confrontez le beau et son contraire, vous vous en formerez une idée dont l’empreinte sera ineffacable. En
remontant comme vous faites jusques aux sources orlginales, yous ne pouvez manquer d’y puiser la vraie beauté, la vraie sagesse et la véritable vertu. Dieu fasse prospérer vos études! » Lett. V à Mich. Ainsworth, .28 janv. 1708-9, TI, 343. i
Pour avoir le sens de la beauté, il faut tout d’abord apprendre à distinguer l’émotion esthétique de lappétit corporel et du désir de possession dont certaines âmes ne peuvent la séparer. Le beau ne se trouve jamais dans la matière, il est l’œuvre du pouvoir qui la faconne et l’anime; il est ce pouvoir même.
Mais on ne parvient pas d’emblée à le connaître comme tel : une longue éducation peut seule nous élever des beautés inférieures aux beautés supérieures; car il y a une hiérarchie des beautés aux multiples degrés.
Dans le monde inanimé, on va des figures régulieres et symétriques qui réjouissent les enfants jusqu’aux proportions architecturales; de même des sons,. aux harmonies musicales; de mémegencore des pierres. des rocs, du règne minéral, au règne végétal, aux bois, puis aux ensembles partiels du monde, mers, fleuves, montagnes, vallées, et de 14 au globe terrestre, aux corps célestes, à leur ordre, à l’architecture du monde, à la Nature elle-même en tant qu'être inanimé et passif.
Dans le monde animé, des différentes espèces d’animaux, de leurs caractères et de leurs industries, à l’homme; — des individus, de leurs caractères particuliers, de leurs intelligences, de leurs génies, de leurs dispositions et leurs mœurs, aux sociétés, aux républiques, des troupeaux, des autres groupes naturels aux sociétés organisées, à l’harmonie de la Nature ellemême, considérée comme une âme et une intelligence.
Dans les mixtes, de la personne, assemblage d’un corps et d’une âme à un pays, assemblage d’une nation et du sol qu’elle occupe. (Rhaps, II, 2; Mél, IL, 2; R II 244).
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D’une manière générale, on s’élève des beautés du
premier degré, des formes formées, qui sont façonnées
par l’homme ou par la nature, et qui n’ont en elles aucun pouvoir formateur, des formes mortes, aux beautés du deuxième degré; en celles-ci, il y a intelligence et activité, ce sont des formes formantes, bien que formées encore elles-mêmes; tel est le corps vivant et surtout le corps humain. Enfin tout en haut préside la beauté du troisième ordre, beauté inengendrée, principe primitif de toute beauté, Souveraine Beauté, Dieu, qui façonne les formes du deuxième degré. Rien en effet n’est aussi divin que la beauté; et la beauté la plus pathétique est celle qui naît de la vie et du jeu des sentiments et des passions. Comme elle réside en la parfaite harmonie, la beauté ne diffère pas de l’utilité; pour le médecin, la beauté, c’est la santé harmonieuse; il en est de même partout; les caractères qui produisent la laideur engendrent le malaise et l’incommodité; les forces et les proportions qui font la beauté, apportent un avantage par l’adaptation à l’activité propre de l’étre qui les possèdent. Il en est ains: pour tous les artistes, architectes, statuaires ou peintres; il en est ainsi pour tous les esprits; la beauté morale, l’honestum et le pulchrum, est aussi la suprême utilité et la suprême vérité.
42. Qwil soit poésie, philosophie, peinture ou musique, l’art est imitation de la nature. Rien n’est plus digne d’admiration que cette beauté gupréme infuse dans le monde : aucun ordre ne peut la surpasser; le dorique, Vionique, le corinthien n’ont auprès delle, que des proportions mal calculées et une magnificence compassée; la beauté naturelle est la plus harmonieuse.
Mais il ne faut pas imiter toute la nature; Shaftesbury est un classique; la nature qu’il aime est une nature peignée, la nature de Poussin, celle qu’Hubert Robert vénérera quelques lustres plus tard. Il faut
rejeter toute difformité; le corps humain ne doit pas s’étudier chez des portiers ou des mendiants, Salvator Rosa s’est égaré lorsqu’il a peint des figures de coupegorge et Lucas Giordano n’échappe pas a la méme erreur. On ne doit même pas l’étudier chez les modernes aux formes déjetées par l’emploi des corsets, des cravates, des jarretieres. I] faut étudier les plus beaux corps dans leurs mouvements les plus aisés et les plus gracieux et dans leurs exercices les plus violents: il faut les étudier au bain, ou sous un ciel ardent ou encore, quand il s’agit de femmes et d’enfants, dans la vie familiale. Jamais on ne descendra a la « rhyparographie », à la peinture des scenes viles, des personnages et des objets hideux et répugnants, indignes des premiers plans, que les maîtres ont tout au plus utilisés comme « fond » et comme « repoussoir »; Raphaël s’est servi parfois des monstres et des grotesques de cette manière, selon les enseignements des Anciens; il a placé un cuisinier, un pharisien ou un bouffon au milieu de formes homériques.
L’affectation est également à proscrire; quand on recherche avec trop de soin la grace et son aisance, on finit par en donner une caricature; on en détruit la simplicité qui en est le caractère essentiel. Accorder trop d’attention à l’attitude que l’on prend, au mouvement que l’on accomplit, c’est en faire des gestes apprêtés, faits de mille détails mal harmonisés, successions de saccades exécutées chacune pour ellemême, sans unité interne. La beauté la plus délicate, une Vénus, perd toute sa grâce quand elle donne dans Pafféterie; de même un artiste qui veut provoquer une émotion trop vive, dépasse la juste mesure. Le cavalier Bernini en peinture, Pietro di Colonna dans la statuaire ont été sous ce rapport de véritables apostats. Annibal Carrache a, pour cette raison, manqué sa rencontre du Christ et de la Samaritaine. L’action est trop théatrale; le peintre n’y a pas imité la nature; mais
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d’autres tableaux : c’est une imitation; « l’art, par routine, devient un nouveau modèle » R, II, 128. C’est un tableau trop conventionnel et trop « léché ».
De même on cCondamnera pour leur affectation d’'étrangeté les figures indiennes, les « japonaiseries » qui attirent l’attention par leurs teintes délicates ei fondues; de même les œuvres de style flamand ou de style français, pour leur débauche de couleur; de même le style gothique pour ses arabesques tourmentées et ses figures monstrueuses, pour son affectation du difforme.
Imiter la nature, c’est sacrifier à la vérité poétique, à la vraisemblance et non à la réalité. Un peintre peut et doit, dans une foule, vêtir ses personnages de couleurs variées, bien qu’en fait les vêtements soient plus uniformes; inversement il doit atténuer la pompe et l'éclat d’une cérémonie pour éviter la confusion et les contrastes violents. Imiter la nature, c’est créer les yeux fixés sur le type spécifique plus harmonieux que les individus, moins vrais de par leurs singularités, c’est créer selon la morale et PR SRE (RTT 13s 17, 94. 100, 116, 128, 136).
43. L’artiste n’est donc ni un témoin, ni un historien, c’est un créateur, un poète; il ne s’intéresse pas au progres des actions, à tous les gestes d’un homme ou d’un peuple; il décrit une action isolée et tout au plus laisse prévoir l’action immédiatement prochaine.
Sa qualité maîtresse est la fidélité à son art : « qu’ils soient aussi paresseux, dissolus, débauchés que lon puisse être, qu'ils méprisent les autres règles de toute leur volonté, ils refusent de transgresser les maximes de leur art; ils préfèreraient perdre leur clientèle et mourir de faim plutôt que de complaire bassement aux désirs du public et d’agir en contradiction avec ce qu’ils nomment la justesse et la vérité de l’œuvre » Sol. II, 3. Vérité typique et idéale, créée par l'artiste, qui domine même la vie des plus humbles artisans et en fait la
78 INTRODUCTION noblesse. Poussin est le type de cette fidélité a Part; malgré les cabales, il ne voulut pas se plier au goût de ses compatriotes il préféra son classicisme antique et même il s'était naturalisé romain.
La liberté est nécessaire à l'artiste pour créer la beauté; la liberté politique : on ne comprend pas comment l’auteur comique pourrait critiquer sur la scène les désordres et la misérable vie des grands et faire rire à leurs dépens bourgeois et populace, là où un monarque absolu a besoin de l’appui de ses courtisans. La liberté morale : donner libre carrière à Flartiste, ce n’est pas l’encourager à la licence ou au libertinage : c’est lui accorder Pehevdepiz des Grecs, l'autonomie, le contrôle rigoureux de soi par soi, la soumission de l’affectivité à la raison; dans le tumulte des passions, le génie créateur est énervé; privé de son ressort, l’enthousiasme raisonnable, il ne peut atteindre à la connaissance du beau moral. Aussi l'artiste se soumet-il lui-même à une discipline rigoureuse : il ne s’abandonne pas à la première inspiration; il la questionne et la presse pour découvrir sa conformité à l’idéal poétique (R II, 130).
C’est la ruine des jeunes artistes et des jeunes connaisseurs que de croire a l’apparition fortuite de l’œuvre de génie. Dans une telle pensée, on rejette l’ordre, le contrôle, la contrainte : on accepte toutes les fantaisies, toutes les pensées de rencontre; et l’on crée des fantômes évanouissants, non des œuvres éternelles. Les Athéniens, dans leur meilleure époque, recherchaient Vaisance et le naturel; mais ils y parvenaient par de longs efforts qu’ils ne rougissaient pas de reconnaître. On doit étudier ses pensées; faire, comme les peintres, de nombreuses esquisses avant de choisir une forme comme typique; étudier de nombreux modèles, les meilleurs, pour discerner le durable et l'éternel. Cette méthode est la seule qui donne au poète la science et la grâce; qui nourrit en son âme un enthousiasme
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durable, qui le fait communier avec le Beau. Sinon c’est, au milieu de créations fugitives, l’aveu d’impuissance et le dégoût; c'est la poursuite décevante d’un idéal masqué par les brumes des caprices momentanés; ou, ce qui est pis, c’est l'acceptation d’une image déformée, caricaturale, de la vérité poétique et l’on devient soi-même une caricature d'artiste, un « mock-virtuoso.->:'(RoH; 143. Sele 1.3); : :
Le connaisseur n’est pas très différent de Vartiste; sans doute il peut ne pas posséder la technique des arts. qu'il aime, mais, autant que le créateur, il doit posséder le bon goût. Chacun est en quelque manière un connaisseur puisque chacun est amoureux d’une beauté plus ou moins délicate, puisque chacun s’enthousiasme avec plus ou moins d’élégance. Mais le véritable connaisseur, le « virtuoso », possède seul le sens du gracieux et de l’avenant, le sens de l’harmonie réelle. Il tient cet avantage d’un heureux naturel ou d’une bonne éducation; c’est un homme de bonnes manières, un « gentleman », curieux de l’antique, épris du classique. Il ne demande aux œuvres d’art ni le faste, ni Paffectation de la douceur, ni la gentillesse; il cherche en peinture le tableau, l’œuvre qui sait unir la musculature à la couleur et à la draperie: et de même dans les autres arts le mélange intime de la force et de la grace. Il sait juger mieux que le « scholar » pédant parce que la nature n’a pas été adultérée en lui et qu’au contraire elle s’est développée librement par l’exercice harmonieux du bon sens et les agréments de la conversation.
Le critique doit être un connaisseur; il doit être un artiste; pour apprécier sainement les créations, il faut être capable de créer. Le bon critique est aussi rare, sinon plus, que le bon artiste. Il y a certes en chacun de nous une ébauche de sens critique, à savoir le sens commun; mais celui-ci, très souvent, se laisse dominer par les préventions personnelles. Le sens commun
n’est bon juge en esthétique que lorsqu'il juge avec un recul de plusieurs années et pour les morts seulement, lorsqu'il donne, dans ces conditions, l'opinion de l’immense majorité. Sinon il sacrifie à la mode ou à la passion; parfois même une cabale parvient à gagner toute une société et à commander son jugement; ainsi furent portées les accusations contre le Poussin ou le Dominiquin.
On se défiera particulièrement de la critique des femmes, qui ont introduit en littérature le goût des aventures amoureuses; de la critique négligente et mondaine, qui juge pour le seul plaisir de juger ou pour étaler son savoir, comme les « précieuses » françaises. Le renom qu’on acquiert par leur entremise n’est que vacarme; celui que les sages vous procurent ‘est musique et harmonie.
44. La règle générale de l’art est de se défier des sens et de se conformer à la vérité poétique et morale; chacun des arts particuliers, chacun des genres, a de plus ses règles propres : celles de la sonate ne conviennent pas à l’entrée ou à la sarabande; celles de l’élégie, a l’épigramme; ni celles de la tragédie au poème épique. C’est ainsi, que pour être régulière, une tête, peinture ou sculpture, doit, selon l’art du portrait, comprendre les épaules ou tout au moins une partie du cou; qu’un buste ne doit pas comprendre plus que les épaules et une partie de la poitrine.
Sur la musique, nous ne possédons de Shaftesbury que quelques remarques, fort courtes à la vérité, mais significatives. L’opéra doit ressusciter la tragédie ancienne; pour y parvenir, il s’éloignera du goût français; dans l’opéra français, le récitatif est trop fleuri; on ne peut le distinguer des passages passionnés; les chœurs y sont les plus ridicules qui soient; c’est une musique grossière, bonne tout au plus pour le parterre qui s’empresse de la reprendre à grand fracas avec les choristes; on se croirait à l'Eglise où la multitude
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hurle les psaumes. L’opéra italien est tout différent : les récitatifs y sont simples, clairs, unis; tout le grand art se réserve pour les soliloques, ou pour le choeur, quand celui-ci se trouve dans son rôle naturel, lorsqu’il ressuscite le chœur antique, qu’il parle avec unité bien que composé d’une foule. Les symphonies doivent apparaître à ces moments; partout ailleurs la musique doit conserver le calme de la parole habituelle; elle doit être de bon ton (R. I, 398).
45. Plus nombreuses sont les indications sur la peinture grâce au plan détaillé, intitulé « Plastics » R. II, 89 sqq.
La peinture comporte cing moments; l'invention d'abord, le peintre est un créateur; c’est un inspiré et un poète, ravi dans l’extase par son idéal : c’est un Prométhée. Michel-Ange, dans sa Résurrection, fait preuve à l’extrême de cette originalité lorsqu’il donne à tous ses personnages la même orientation; on voit et l’on sent à l’instant qu’ils sont tous attirés vers les régions supérieures. Jamais scène semblable n’a été vue. — Vient ensuite le choix des proportions pour les formes; le peintre doit connaître les lois mathématiques, les règles et principes de l’art mécanique, au moins autant qu’un artisan ordinaire; le dessin est l'essentiel, la couleur est un ornement surajouté, dit Shaftesbury en bon classique et encore il faut de Ja musculature autant et plus que de la couleur et de la draperie; là se trouve la raison de la supériorité d’Apelle sur Leucis, de la valeur inégalable de Raphaël. — C’est après seulement qu’on recherchera les teintes et les effets complexes qu’on en obtient; on traduira la nature avec harmonie, en recherchant, ici comme en tout, le simplicité : le « mariage des couleurs », la « contrap-
posizione della tinta » en est le moyen. — On se préoccupe alors de traduire les sentiments, les pensées et les mœurs. — Enfin on recherche la disposition des
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personnages et des objets, de la symétrie du tableau et, pour ainsi dire, de l’ordre de bataille.
La «notion du tableau historique du jugement d’Hercule » utilise ces remarques théoriques. Tour à tour s’y trouvent définies la conception générale du tableau historique et l’idée particulière de cette toile. Les différents personnages sont minutieusement étudiés, ainsi que les ornements entre autres les draperies et les perspectives. Rien n’est laissé au hasard; le moindre détail est discuté. La lecture de cet opuscule est donc très intéressante pour l’esthéticien qui y découvre la genèse du tableau. Indiquons ici les points essentiels. Le souci de l’unité de composition est manifeste : rejet du genre mixte où dans un paysage sont situées des scènes de genre; un tableau doit être l’un ou lPautre; dans un paysage, les êtres animés sont des accessoires; dans un tableau de genre, il faut réduire au minimum les ornements. Le tableau historique à tendance moralisatrice réalise au suprême degré cette unité, bien plus que la nature morte, ou que la fresque si celle-ci n’est qu’une garniture pour une surface vide, mur, plafond ou coupole. C’est un tout réel, un organisme dont les parties sympathisent entre elles. L’unité s'y manifeste encore par ce caractère que Shaftesbury appelle la cohérence; on exprime non seulement le moment actuel et ses passions, on laisse pressentir la décision qui va intervenir, on indique la succession des pensées qui va se réaliser. Cette anticipation ne doit pas se faire comme souvent peintres et sculpteurs l’imaginent. Rien n’est plus invraisemblable, lorsqu’on veut représenter la mésaventure d’Actéon, que de poser sur le front du héros des cornes de cerf, inconciliables avec le type humain. De légers détails de l'attitude et ‘de ta physionomie doivent révéler la décision qui naît et Vhésitation qui règne encore. Unité matérielle de ton, encore; il faut que l’éclat des teintes, ’harmonie des nuances s’accorde avec l’esprit de la scène; ici le per-
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sonnage principal, Hercule, ne peut avoir trop d’éclat; c'est un jeune homme, vêtu d’une seule peau de lion; il n’est pas encore le héros à la renommée éclatante; une peau de lion est de teinte neutre; si les personnages secondaires, la Vertu et surtout la Volupté, étaient peints avec faste, ils: feraient oublier le personnage essentiel; toute la scène sera en teintes adoucies.
46. Nous avons autant, et plus, d'indications sur les conceptions littéraires de Shaftesbury grâce au Soliloque et aux Mélanges. Nous y retrouvons d’ailleurs nombre d’idées déjà connues.
Le poète est lui aussi dans son genre un Prométhée, un second créateur. Il doit connaître assez de philosophie pour connaître la force des passions et leurs limites précises, pour déterminer aussi les préceptes essentiels de son art. Le génie ne suffit pas en effet pour devenir écrivain; une étude prolongée est nécessaire pour atteindre à la grâce, à la perfection du nombre, au « je ne sais quoi » qui fait la perfection de l’œuvre.
Il se garde du style pompeux, le plus facile à atteindre parce que l’étonnement est la passion qui s’éveille tout d’abord chez un peuple rude et sans expérience; il se garde aussi de la rime, cliquetis horrible et discordant pour chercher le rythme harmonieux.
S'il est satirique, pas de traits trop gros, pas de charge excessive, mais une imitation fine et délicate par touches légères, ajoutées successivement. Qu’on n’écrive pas de mémoires, ces crudités, ces pièces mal digérées et malsonnantes où l’égoïsme s’étale et qui d’ailleurs inondent le monde et l’importunent jusqu’à ia répugnance.
Les mélanges sont à la mode, mais à juste titre; ils ont détrôné les écrits pédants jusque dans la politique et la théologie; une argumentation en forme est hors de mise; elle fatigue l’esprit et le laisse las et pantelant, mais non convaincu. Il vaut mieux donner carrière a
l'esprit; on coud des lambeaux de savoir avec des pointes d’esprit et il faut beaucoup de force intellectuelle pour atteindre en ce genre Voriginalité. Les mélanges remplacent assez heureusement un genre à peu près disparu et toutefois hautement estimable, le dialogue. C'était un procédé parfaitement impartial qui exposait une opinion en en montrant les difficultés; il n’est plus possible chez les modernes; la civilisation a multiplié les formules de politesse; en outre les hommes du dixhuitième siècle sont moins beaux que les anciens, dans leur âme et dans leur corps; ils ne supporteraient pas la clarté de la discussion. Enfin le genre a été avili par les pieux dialogues des théologiens où les contradicteurs n’apparaissent que pour se laisser convaincre. La « Rhapsodie philosophique » voudrait sinon ressusciter ce genre, du moins réaliser un ouvrage où l’on retrouverait les qualités maîtresses du dialogue. « Elie cache ses enseignements sous l’apparence d’une œuvre policée; elle se rapproche du dialogue et possède non seulement le caractère pratique des mimes d’autrefois, mais elle tente d’unir les différents personnages et les différents caractères en une action historique qui se déroule en un laps de temps déterminé, dont la division est régulière, qui s’ordonne en scènes différentes et adaptées les unes aux autres; tout cela, avec la plus grande variété de style : simplicité, comique, éloquence, voire poésie, sublimités les plus propres à conduire à Penthousiasme et au délire. Aussi notre auteur, par cet ouvrage, se révèle comme un poète véritable, à plus juste titre que s’il avait écrit une comédie ou une tragédie selon les règles, ou tout au moins s’il avait écrit
une des pièces actuellement sur la scène » Mél, V, 2.
| 47. Telle est cette doctrine policée, telles sont les pensées maîtresses de ce philosophe artiste; trois mots peuvent les résumer : harmonie, harmonie partout.