IDEE CENTRALE
Harmonie sociale tout d’abord : l’homme ne peut vivre solitaire pour des raisons organiques et pour des raisons morales, celles-ci plus puissantes encore qu? celles-la. Harmonie politique : le régime idéal est le système fédératif et pour les grands états la monarchie constitutionnelle où les puissances contraires se balancent heureusement. Harmonie universelle : le monde est un système harmonieux, soumis aux règles accomplies du compositeur divin : aussi ne peut-on que se louer d’appartenir à un monde aussi parfait où tout s’explique, même les ombres, par la nécessité du meilleur; lorsque les yeux sont dessillés, on voit sans doute possible que le monde est fait de beautés hiérarchisées, harmonie d’harmonies, symphonie achevée, plus parfaite encore que celles écrites par les maîtres pour traduire dans l’opéra les grandes émotions.
Et encore harmonie morale; harmonie, la vertu qui résulte d’un juste accord entre les sentiments et la raison; harmonie, le « self-enjoyment »; harmonie, la conciliation de l’intérêt particulier et de l'intérêt général. - Harmonies enfin que les beaux-arts; pas de peinture s’il n’y a pas d’unité d'inspiration, de rapports précis entre les nuances, sans « contrapposizione della tinta » ; et c’est la formule métaphysique de l'univers entier. Pas de poésie sans organisation poussée, sans architecture savante. S’il faut se jouer des règles d’école, il faut écouter celles du bon sens enthousiaste, celles d’Homere le « grand mimographe » qui utilise successivement les différents genres pour en obtenir de remarquables effets d’ensemble.
Harmonie donc que la vie sous tous ses aspects; harmonie souveraine que Dieu et sa générosité, harmonie qu’il faut écouter avec enchantement quoiqu’il arrive et où il convient de tenir sa partie avec justesse.
Si l’on n’a pas le sens de cette harmonie, on a beau s’efforcer; on ne parviendra jamais qu’à une caricature
de savoir; on ne sera jamais qu’une caricature d’artisfe, une caricature d’homme; à moins qu’on ne se rebelle jusqu’à vouloir nier cette harmonie qu’on est incapable de percevoir, à moins de se déclarer un philosophe « antivirtuose »; ou encore qu’on reste dans l’indifférence comme un bel esprit. Mais de toute manière, on devient encore une caricature d'humanité. Au connaisseur, à l’enthousiaste éclairé s’opposent le collectionneur et l’enthousiaste farouche et sectaire; à la science de l'harmonie, le pédantisme maniaque, la fatuité ignorante ou le fanatisme illuminé. Et sans doute c’est encore une harmonie que cette opposition entre le virtuoso et le mock-virtuoso, eptre la science et la mock-science; la lumiére ne se fait connaitre que dans son opposition à l’ombre : contrapposizione della tinta.
48. Par son rang social comme par son génie personnel, Shaftesbury exerça sur les esprits une influence considérable.
En Angleterre le pucces des Characteristicks fut : grand comme le manifestent le nombre des éditions successives, onze de 1711 4 1758, et la diversité de leurs formats, éditions de bibliotheque in-octavo ou éditions de poche in-seize : le grand public eut à portée de la main les Characteristicks. Le monde des lettres et de la philosophie leur accorda une attention égale soit pour louer soit pour critiquer.
Les critiques les plus poussées furent écrites par Mandeville dont la Fable des abeilles en 1723 se donne pour tâche la réfutation de la doctrine de la bienveillance et de la sociabilité humaines; — par Berkeley qui y consacre le troisième dialogue de lAlciphron, 1732, et y revient fréquemment en d’autres dialogues, le cinquième et le septième entre autres; enfin par John Brown dans ses Essais sur les Caractéristiques 1751 et par Leland dans la lettre V de sa Revue des principaux