SON INFLUENCE
écrivains déistes, 1754. Ces deux derniers ouvrages sont moins originaux que les précédents, le premier surtout: ce sont d’honnétes discussions de la doctrine professée par le noble auteur; et John Brown s’est donné, semblet-il, pour tâche essentielle de laver le clergé anglican des graves reproches portés contre lui par Shaftesbury; John Brown, il est vrai, était vicaire à Newcastle, lorsqu’il rédigea cette étude critique. On se contentera de rappeler dans le commentaire de la Lettre les opinions les plus intéressantes de ces deux auteurs; on esquissera plus loin l’argumentation de Mandeville §§ 48-51 et de Berkeley $$ 52-54.
. Nombreux sont les philosophes, les théologiens et, d'une manière générale, les écrivains, redevables a l’auteur des Caractéristiques pour tout ou partie de leurs doctrines. Les déistes, Toland 1670-1722 et Collins 1676-1729, Bolingbroke 1678-1751, Pope lui-même 168% 1744, lui font des emprunts; Tindal 1657-1733 s’abrite derrière son autorité. Chez les orthodoxes, l’école du sens moral, Butler 1692-1752, Hutcheson 1694-1747, Adam Smith 1723-1790, Reid 1710-1796, Ferguson 1724- 1816, a soutenu, après lui, l’existence d’un sens interne qui perçoit immédiatement le Bien. Hutcheson a en outre développé et systématisé ses théories esthétiques que lord Kames 1696-1782 et Hugh Blair 1718-1800 ont également reprises, Akenside 1721-1770 a transposé en vers réguliers la prose rythmée des Characteriscks dans ses Plaisirs de l’imagination qui toutefois se réclament plus volontiers d’Addison. Un esprit indépendant, un sceptique favorable au matérialisme comme David Hume, 1711-1776, se réclame encore de Shaftesbury et le reconnait comme un précurseur pour ses analyses de l’esprit humain; il en discute l’hylozoïsme dans ses Dialogues sur la religion naturelle; il ne refuse pas toute valeur au sentiment comme principe de la conduite morale bien qu’il accorde à l’ütilité sociale une valeur plus grande que ne lavouait Shaftesbury; il es*
adversaire résolu des idées innées; mais il accepte, sous un autre nom, l’innéisme de Shaftesbury, cette concertion d’une spontanéité naturelle qui se retrouve à chaque moment dans le développement de son humanisme. On aura l’occasion dans le commentaire de marquer certains traits communs et de préciser des différences.
L’auteur des Caractéristiques agit encore sur la pensée du dix-huitieme siecle par son « romantisme », par son affectivité si puissante; il contribua pour une part importante au renouveau sentimental qui peu à peu s’insinua dans le classicisme et finit par en triompher. Il faudrait autant d’études particulières pour décider quelle fut son. influence réelle sur les écrivains postérieurs, pour la distinguer des cas de parenté intellectuelle. Mais on peut dire sans crainte de se faire taxer d’exagération que les poètes de la nature ont été confirmés et parfois orientés dans leur manière propre par le lyrisme de la Rhapsodie philosophique, que la comédie sentimentale a tendances bourgeoises et morales a reçu un prodigieux secours de l’adversaire de la galanterie et de la coquetterie, du théoricien enthousiaste du sens moral, du défenseur de la vie familiale.
Enfin les élégances et les pointes, l’affectation du style de Shaftesbury devaient trouver de nombreux imitateurs, beaucoup plus, comme le remarque Gosse avec raison (Eighteenth Century.... p. 387), que la simplicité de Berkeley. Hugh Blair, en dépit de ses critiques, est peut être l’auteur qui a poussé le plus avant dans cette voie, celui qui subi le plus complètement le prestige du « noble auteur ».
A lPétranger le retentissement de l’œuvre fut aussi considérable. En France, Voltaire lui fait de nombreux emprunts et parfois utilise presque littéralement certains passages. Diderot traduit librement l'Enquête sur le mérite et la vertu; ses Pensées philosophiques découpent et monnaient la Lettre sur l'enthousiasme. Helvé-