SON INFLUENCE
tius lui-même, bien que partisan décidé de la morale
de l'intérêt, lit les Caractéristiques peut-être dans la traduction de Genève de 1769 puisque le livre De
Vhomme, 1772, est le premier à fournir des références.
expresses. En Allemagne la vogue est plus grande encore. Lessing épouse ses préventions contre Part français discute et parfois accepte ses doctrines esthétiques Schiller, Wieland, Goethe ont subi plus ou moins complètement, plus ou moins directement son influence, Herder, philosophe et poète, lui est également redevable. |
Sans prétendre donner ici une discussion approfondie, on va tenter cependant de préciser les plus importantes de ces affirmations’.
(1) Peut-être s’étonnera-t-on de ne pas trouver ici les noms de. Rousseau et de Kant qui soutiennent avec Shaftesbury des rapports de parenté intellectuelle assez nets; la conscience de l’un, cet instinct divin et cette voix immortelle, n’est autre que le sens moral fortifié par la pratique du soliloque; d’autre part Herder, dans sa 4 Silve critique appelait Kant le Shaftesbury de l’Allemagne, parce que, dans sa premiére morale, Kant était le philosophe cultivé, observateur du grand et du beau dans l’esprit humain, le philosophe du beau et du sublime de l’humanité. Mais, dans les deux cas, il est très difficile d'apprécier le degré d’influence propre de la philosophie de Shaftesbury et si même il y a eu une influence directe, indépendante de toute autre influence analogue. Rousseau a lu certainement l’Enquéte sur la vertu dans la traduction de Diderot, mais il semble se référer plus volontiers soit aux disciples directs de Shaftesbury, Pope et Hutcheson, soit même à ses adversaires Mandeville et Berkeley, soit encore à des auteurs d’inspiration analogue, Marie Huber, Religion essentielle à l’homme (1738) et Muralt, Lettres fanatiques (1736). Pour Kant, Delbos, Phil. prat. de K. p. 102 sqq, pense qu’il est difficile de préciser les influences particuliéres de Shaftesbury, d’Hutcheson et de Hume; il indique comme opinions inspirées directement du premier, la « pensée générale d'harmonie universelle grâce à laquelle se rapprochent la moralité et la beauté, les inclinations individuelles et les inclinations sociales et en même temps cette sorte de respect esthétique de la nature humaine qui se traduit par la finesse, la noblesse des observations », 104. Il faut noter toutefois qu’entre 1711 et 1750 environ, de la publication des Caractéristiques a la première morale kantienne, certaines des idées de Shaftesbury étaient devenues des lieux communs, tout au moins elles avaient été admises comme des dogmes par d’assez nombreux philosophes et moralistes, p. ex. l’accord dernier de l’amour de soi et de l’amour d’autrui.
49. Bernard de Mandeville, 1670-1733, un médecin philosophe, s’est donné pour tache expresse de combattre les doctrines de Shaftesbury. Non sans raison, il trouve dans cette philosophie plus que dans aucune autre l’expression avouée d’un caractère et il s’attaque à l’homme aussi souvent qu’aux opinions.
La Fable des Abeilles contient donc de nombreux portraits qui tous portent et précisent des critiques contre la personnalité de Shaftesbury : le portrait des Recherches sur la nature de la société, I, 331; celui d’Horace dans la préface des Dialogues, II, 15; celui du deuxième dialogue, II, 66; celui de l’indolent au 3°, II, 116; et le dernier dialogue, le sixième, se termine encore par un jugement II, 356-7, qui résume les griefs de Mandeville contre son adversaire.
Certains traits ont été tracés avec beaucoup d’exactitude; c’est un naturel doux, frugal, qui fait un cas infini de la tranquillité d’esprit, qui éprouve de l’aversion pour les inconvénients nés des plaisirs. Mandeville reconnaît aussi les nobles qualités de son adversaire; Horace « représente de manière générale une de ces personnes à la mode dont j’ai parlé; mais qui sur le chapitre de la morale est assez raisonnable, quoiqu'il paraisse se défier beaucoup plus de la sincérité des ecclésiastiques que de celle de toute autre profession... Par rapport a ses études, je suppose qu'Horace entend passablement les auteurs classiques et qu’il a plus de lecture que n’en ont habituellement les gens de qualité qui sont nés avec de grands biens. C’est un homme qui a beaucoup d'honneur, qui fait cas de la justice et qui est rempli de sentiments d'humanité. Plutôt prodigue qu’avare, il paraît entièrement désintéressé dans ses principes. Horace a voyagé, il a vu le monde et il pos sede la meilleure partie de ces qualités qui donnent a un homme la réputation d’être un fort bon gentilhomme » II, 15-16.
Parfois au contraire Mandeville s’est mépris; il porte
des accusations injustes. Shaftesbury est un indolent; mais peut-on lui reprocher cette lassitude que produisent de douloureux malaises, quand le convalescent retourne avec ardeur a ses occupations. C’est un suffisant, épris de louanges, avide d’un accueil flatteur, qui refuse de faire la cour aux puissants, mais court chez un grand (lord Somers) où on le reçoit avec amitié; quel homme n’aime pas de voir ses mérites reconnus, remarque la Lettre sur l’enthousiasme. cf. p. 258; et Shaftesbury n’a jamais fait preuve de cette âpreté qu’ apportent d’aucuns. C’est un fanfaron qui se joue de la mort lorsqu'elle est loin; toute sa correspondance témoigne d’un courage discret et souriant, le plus difiicile à soutenir; et Toland avait déjà publié, en 1721, les Lettres à Robert Molesworth où se manifestent sans doute possible désir d’action, désintéressement, optimisme en présence des infortunes. Peut-être Mandeville soupconnait-il la vérité de ces affirmations dont le ton manque parfois de naturel; mais c’est la un simple travers du style, habituel chez Shaftesbury comme on le notera plus loin § 77.
50. La critique des doctrines est entière : aucune des affirmations des Caractéristiques n’est acceptée telle quelle. Dans les Dialogues, par exemple, le personnage de Fulvie n’apparait que pour critiquer les préférences artistiques de Shaftesbury, pour louer Part flamand et critiquer l’art italien, pour dénoncer l’irréalité de Vart noble, lartifice d’une Nativité trop « peignée ». — L'intelligence féminine est louée au quatrième dialogue; elle est plus inventive; elle est capable de réparties plus brillantes, et même de pensées solides avec quelque application et de l’étude. On le voit; l’opposition se manifeste partout, jusque dans les questions plus particulières.
Les idées morales de Shaftesbury sont sublimes; elles flattent beaucoup l’humanité jusqu’à en être romanesques et chimériques; le noble philosophe peut se com-
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parer aux mères et aux nourrices; il représente les hommes comme des anges dans l’espoir que les ambitieux imiteront ces modèles. En réalité l’homme n’est pas bienveillant, c’est un animal timide qui, par nature, n’est pas rapace, qui aime le repos et la tranquillité. La vie sociale a encore apaisé ses passions, plus tumultueuses chez le sauvage; elle lui a appris a se maitriser et à calculer son avantage. Car la loi naturelle qui domine les sentiments humains, c’est Pamour de soi et Vestime de soi, ’appat du gain et l’amour de l’autorité. Aussi la seule fin de l’homme raisonnables est son bonheur personnel, qui se trouve « dans le contentement. Or moins un homme a didées d’une meilleure maniére de vivre, plus il sera content de la situation ou il se trouve. Au contraire plus une personne a de lumieres et d’expérience du monde, plus elle a le gott délicat et exquis; plus elle est juge consommé des choses en général, plus, sans contredit, elle sera difficile à contenter. Je serais bien fâché d’avancer quelque chose de barbare ou d’inhumain, mais lorsqu'un homme se divertit, rit, chante, et que, dans tous ses gestes, dans toute sa conduite, il donne tous les signes du contentement et de la satisfaction, je dis qu’il est heureux, sans m’embarrasser ni de son esprit, ni de sa capacité. Je ne cherche jamais à découvrir si la joie que cet homme témoigne est raisonnable » Essai sur la charité I, 314. Paradoxe sans doute que cet éloge de la stupidité béate; mais on ne peut mieux s’opposer à la doctrine du «bon sens » éclairé; c’est résolument s’écarter du type spécifique pour s’en tenir à l'expérience particulière. Chez cet animal égoïste qu’est l’homme, existe un sentiment très semblable par l’apparence à la charité, non pas ce déguisement de Porgueil que l’on rencontre assez souvent, ni même ces élans de passion et d’enthousiasme qui y ressemblent parfois si parfaitement, mais la pitié. La pitié est ce mouvement irréfléchi qui nous oblige à prendre part aux souffrances d’autrui
et qui nous cause parfois une peine réelle. C’est une faiblesse de notre nature, d’autant plus irrésistible que nous sommes plus faibles, toute puissante chez les femmes et chez les enfants. En elle-méme, elle est moralement indifférente, produisant le mal comme le bien; elle est parfois néfaste. Shaftesbury lui a -accordé un domaine trop étendu lorsqu’il en a fait un sentiment qui s’adresse a lhumanité entière. On éprouve peut-être de la pitié pour des inconnus et pour des gens éloignés; mais ce n’est pas là un sentiment primitif; c’est le fruit de la raison et d’une imagination vive et forte; et même lorsqu'il s’éveille au plus haut degré, il ne dépasse pas la puissance de l’emotion que ressent le spectateur au théâtre.
51. La bienveillance n’est donc pas le principe de la sociabilité humaine. Toutefois il ne faut pas ressusciter la doctrine de Hobbes, quelle que soit en fait la force de l’amour de soi. L'homme, par le nombre de ses désirs et l’acuité de son raisonnement, est l’être le moins propre à la vie en société; la multiplicité de ses désirs et la puissance de l’amour de soi l’y obligent cependant. L’individu isolé en effet ne peut satisfaire ses appétits, notre constitution elle-même, les maux qui s’appesantissent sur nous depuis la Chute, nous l’interdisent; 14 société nous le permet. Toutes les sociétés sont nées « des besoins, des imperfections et de la diversité des appétits de la nature humaine. Nous trouverons par conséquent que plus la vanité et l’orgueil des hommes sont développés et que plus leurs désirs sont multipliés et accrus, plus aussi on peut les grouper et les réunir en de grandes et nombreuses sociétés » Nat. soc. I, 346-7. 4
L'amour de la société est donc une forme de l’amour de soi; dans une assemblée, dans un cercle, une fête, dans une débauche, chacun a ses vues personnelles. Parfois même l’amitié naît de notre timidité naturelle et du soin inquiet que nous prenons de nous-mêmes.
Deux Londoniens se sentent attirés l’un vers l’autre à Bristol; à Londres ils ne se seraient pas considérés sinon d’un regard indifférent; et de même en Chine, des Français, des Anglais et des Hollandais se sentent intimement liés entre eux.
La sociabilité se fortifie ensuite par la vie en D icte. l'homme y apprécie son bien être et sa sécurité; il en découvre les avantages; c’est un calcul intéressé plus ou moins conscient, plus ou moins explicite.
Certains faits caractéristiques confirment cette explication. On estime, mais on écarte de ses relations, l’homme de bon sens, l’homme instruit qui ne se laisse pas duper, la personne d’esprit capable de lancer des traits à bon escient, l’homme d’honneur qui ne souffre pas d’affront. Par contre on considère comme des amis très agréables les personnes qui ne sont ni fantasques, ni pointilleuses, les caractères doux qui haïssent la dispute et qui ne parlent jamais avec le désir de triompher.
La société naît donc de nos besoins et de nos vices; elle se perpétue par une perpétuelle dissimulation des principes réels de notre conduite. « C’est le courtisan sensuel qui ne met pas de bornes à sa luxure, la courtisane volage qui chaque semaine invente une nouvelle mode, la duchesse orgueilleuse qui, dans son équipage et ses réceptions, dans toute sa conduite, voudrait imiter une princesse, le libertin prodigue et l'héritier gaspilleur qui éparpillent leur argent sans jugement, ni raison, achètent tout ce qu'ils voient pour le détruire ou le donner le lendemain, Vavare et le scélérat parjure qui ont pressuré les veuves et les orphelins en pleurs pour amasser un trésor immense et laisser aux prodigues de l’argent a disperser : ce sont tous ceux-là qui sont la proie et la nourriture propre d’un Léviathan monstrueux ». Nat. Soc. I, 355. Comme le déclare le sous-titre de la Fable, les vices des particuliers tendent a l’avantage du public; il faut donc cultiver ces vices.
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52. Le théisinis de or en dépit de son élévation et de son désintéressement, peut-être au contraire en raison de ses qualités, ne trouve pas grâce devant Mandeville. Ce théisme qui admet l'existence d’une première âme intelligente, qui nie la réalité de la providence particulière et se désintéresse de la vie future, n’est guère d’usage dans la vie courante. Il serait même assez peu sincère puisqu'il accepte des. thèses contradictoires : une intelligence souveraine qui est toute bienveillance, ne peut se désintéresser du sort de ses créatures; elle ne peut pas ne pas avoir institué le système des peines et récompenses futures. A le considérer de près c’est un panthéisme, un spinozisme en abrégé; en attaquant l’Ecriture et en sapani toute révélation, il favorise l’athéisme,
C’est une gageure en effet que de vouloir appuyer une religion sur les arguments du théisme et surtout sur la seule preuve des causes finales; on peut parfaitement attribuer l’ordre du monde à l’action concertée de plusieurs causes finies, comme un vaisseau est l’œuvre de nombreux ouvriers d'intelligence ordinaire. En outre la raison humaine est finie et aveugle; tout lui est mystère, à commencer par l’homme; nos recherches n’aboutissent pas; comment la raison pourrait elle parvenir à la connaissance du surnaturel ? D’ailleurs « par rapport à la religion, ce sont les personnes les plus savantes et les plus polies d’une nation qui en ont le moins. L’habileté est beaucoup plus propre a faire des fripons que la stupidité... L’ignorance, dit le proverbe est la mère de la dévotion. Et il est certain qu’on ne trouvera nulle part l’innocence et la probité plus généralement répandues que iparmi les paysans les plus ignorants et les plus idiots ». Char. I,
Aussi une religion ne peut s'appuyer que sur une révélation, confirmée par des miracles; et c’est après
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la révélation seulement qu’on peut louer les décrets de -la Providence.
La Providence : « j'entends par là cette sagesse immuable de ’Etre Suprême qui paraît avec éclat dans lPharmonieux arrangement de l’univers. C’est la source de cet enchaînement incompréhensible des causes d’où dépendent sans contredit tous les événements >» ~ 5° dial. II, 239. Il faut considérer comme des œuvres — de la nature, c’est-à-dire de la Providence divine « les qualités innées, les aptitudes particulières de toute réalité. Si les raisins sont propres à faire du vin, si de l’eau mêlée avec de l’otge on tire d’autres liqueurs, c’est à la Providence qu’il faut l’attribuer; mais c’est la sagacité humaine qui découvre les usages qu’on en fait. De même c’est de Dieu, son créateur, que l’homme a manifestement reçu toutes ses facultés, aussi bien que l’aptitude qu’il possède à la vie en société. Aïnsi toutes les productions de notre industrie et de notre puissance propre viennent originairement de l’auteur de notre “être » 4 dial. II, 185. La Providence règle ainsi de manière parfaite l’univers entier, même quand nous ne pouvons discerner son dessein. Rien n’est contrenature; les créatures s’entre-dévorent, il ne faut pas s’indigner; cela fait partic du plan du Créateur; car i! faut autant de sagesse pcur régler les voies et moyens de la destruction des espèces trop prolifiques que pour ordonner le monde tout entier. « Il meurt des millions de créatures chaque annte, qui sont condamnées à périr faute de nourriture. Mais quelque grand que soit le nombre de celles qui m-‘urent, il reste toujours assez de bouches pour les dévorer. Mais alors la nature leur donne tous ses trésors; rien n’est trop exquis ni trop recherché pour qu’elle leur donne à contre-cœur comme nourriture. Rien ne lui paraît trop bon pour la plus vile de ses créatures ». 5° d. II, 250.
À bien considérer ces affirmations, ou pourrait se demander si Mandeville, malgré qu’il en ait, s’oppose
LES CRITIQUES : MANDEVILLE h 97 réellement a Shaftesbury. Tous deux déclarent qu’il n’est rien hors d’ordre, que tout dans la nature est animé par la Providence divine, que les faits fortuits ne sont qu’apparences. Tous deux professent une doctrine peu différente du panthéisme ou peut-étre méme du mécanisme. Mandeville semble le savoir; il ne manque pas une occasion d’affirmer son attachement a la Révélation et aux miracles orthodoxes.
« Cléomeéne... je vous promets de ne jamais prononcer le mot de miracle en votre présence si seulement vous pouvez me faire voir que l’homme peut avoir été produit, qu’il a commencé à vivre dans le monde sans miracle. Pensez-vous donc qu’il y ait eu un homme qui se soit fait lui-même. — Horace. Non sans doute, c’est une contradiction manifeste. — Cléom. Il est donc évident que le premier homme doit avoir été fait par quelque chose; et ce que je dis de l’homme peut se dire également de la matière et du mouvement en général. La doctrine d’Epicure que tout a tiré son origine du concours et du mélange fortuit des atomes est monstrueuse et surpasse en extravagance toutes les autres folies ». 6° d. II, 310. Et plus loin « Nous sommes certains que l’entendement humain a ses bornes: et à l’aide de la plus légère réflexion, nous pouvons également nous convaincre que ce sont uniquement les bornes étroites où notre entendement est renfermé, qui nous empêchent de découvrir notre origine à l’aide de notre pénétration. Nous devons en conclure que pour connaître au juste notre origine dont la découverte nous est de grande importance, il faut que nous nous en remettions à la croyance. Mais qui faut-il croire et que faut-il croire ? La se trouve la question » 6° d. II, 315.
Mandeville ne reste pas longtemps indécis; c’est à l'Eglise établie qu’il se rallie; il en accepte les dogmes et les miracles; il en défend les ministres. C’était la une suprême habileté; malgré la hardiesse de ses paradoxes, il reçut l’appui de l’Eglise; tout au moins il
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ne fut pas censuré; ce fut son adversaire qui, malgré ja ferveur de sa foi, fut dénoncé comme un esprit irréligieux.
53. Berkeley attaque également la personne de Shaftesbury; il fait de ses vertus les conséquences naturelles de sa mauvaise santé qui lui enlevait toute fougue. Il lui dénie tout mérite réel; c’est une heureuse rencontre que d’avoir si peu de propension à la sensualité et à la malhonnéteté. En outre les méthodes éducatives de Locke n’ont pas été inefficaces et c’est le maître qu’il faut louer des bonnes qualités du disciple. Par contre les défauts appartiennent bien à ce dernier : Berkeley ne cesse de critiquer dans les livres III, V et VI de l’Alciphron le style qui traduit l’homme et les méthodes de l'ironie et de lenthousiasme.
C’est un écrivain de mauvais goût, lâche et incohérent, affecté et pédant; il se croit de l'esprit et de la profondeur : ce n’est qu’obscurité et mauvaise plaisanterie. I] veut convaincre par insinuation; toutes ses séductions ne sont que du clinquant.
Il contredit ses doctrines par sa conduite : « Il se raille des chrétiens qui écrivent des hymnes et des méditations et il en compose d’aussi mauvaises (la critique est placée dans la bouche d’un « petit philosophe ») dont il importune le monde dans son enthousiasme et sa dévotion pour la religion naturelle » Alc, V, 27. Et l’Alciphron vient de citer quelques sections auparavant tout un passage du Soliloque, en écrivant ironiquement cette prose scandée et rythmée en vers blancs, V, 22.
Mais c’est le ton badin de Shaftesbury qui se trouve critiqué le plus sévèrement; « imaginez un homme suffisant qui voudrait passer pour spirituel; il fait signe de l'œil à lun; à l’autre, il tire la langue; tantôt il sourit d’un air malicieux; tantôt la bouche est sérieuse, mais les yeux raillent; souvent il affecte la con-