‹ Mylord ShaftesburyChapitre 19 sur 55 · LES CRITIQUES : BERKELEY · texte numérisé non relu

LES CRITIQUES : BERKELEY

défendre la religion chrétienne et son clergé. Certes il reprend d’abord l'argumentation de Shaftesbury, mais dans un esprit tout différent. Nous devons admettre la validité de la religion chrétienne établie par les lois, léguée par nos ancêtres. Conformisme légal et traditionalisme sont acceptés non par simple souci des convenances sociales, mais par une manière de mysticisme : on se sent en continuité sentimentale avec le passé; on saisit l’unité intime d’une vie qui lie les unes aux autres les générations successives. De plus Berkeley déclare qu’on ne peut découvrir meilleure religion; sa tendance au bien est la marque de sa vérité; sa morale n’est nullement déficiente; l'Evangile ne parlerait nulle part de l’amitié et n’en célébrerait pas la haute valeur; n’est-ce pas cependant l’esprit même du christianisme ? Ses critiques sont bien difficiles ou plutôt ils sont aveugles : « les arbres les empêchent de voir la forêt » dit le Guardian du 5 août 1713. Quant aux persécutions et aux massacres qu’on lui reproche âprement, ils n’ont jamais été provoqués par la religion elle-même, mais bien par les passions et les vices des hommes déguisés sous le masque du christianisme. Les mêmes passions, les mêmes vices ont produit de pareils massacres politiques à Rome et à Athènes, ces cités si policées.

Il en est de même des querelles spéculatives entre théologiens; elles ne dégénèrent en polémiques violentes que si les prêtres sont des bigots à tête chaude, sils ne sont pas soumis à l’esprit du christianisme. Alors seulement les oppositions s’exaspèrent et provoquent des guerres civiles. Mais pourquoi se défier du prêtre ? Les prêtres, comme tous les hommes, ont des défauts et des vices; ils sont sujets a la mélancolie; certains sont même de mauvaises manières et de mœurs relachées; n’en dit-on pas autant des libertins, il est illogique de combattre ceux-là et d’applaudir ceux-ci. Pourquoi censurer ainsi les universités comme

des repaires d’ignorance et de débauche ? Des attaques de ce genre viennent habituellement des éléves qui n’ont pas su profiter des cours. Les prétres, surtout dans les pays du nord, ont rendu le plus signalé service à l’humanité en conservant précieusement la science et la culture. ;

Aussi convient-il de ne pas laisser à tout homme. quel qu’il soit, la libre critique des opinions établies Vanarchie spirituelle est le fait de sauvages. Comment d’ailleurs établir les règles de cette critique générale ? si l’on veut examiner les écrits divins pour y découvrir les règles de l’humaine sagesse, on risque fort de s’égarer; autant vaudrait demander aux œuvres de la nature la conformité aux règles de l’art humain; les lacs, les rivières, les montagnes, les vallées n’ont pas des formes géométriques régulières et les étoiles ne dessinent pas davantage des figures de ce genre. La raison humaine doit se soumettre à l’opinion des théologiens; elle ne peut jouir que d’une liberté mesurée.

56. Après un accueil enthousiaste, les Caractéristiques furent assez vite considérées comme une œuvre libertine, le clergé s’y trouvant attaqué; les miracles considérés avec défiance, la doctrine des peines futures rejetée. Aussi comprend-on que Leland ait jugé bon de faire figurer Shaftesbury dans son examen des principaux écrivains déistes. Telle était l’opinion de tous, partisans ou adversaires de la religion établie.

Les déistes ne se faisaient pas faute de se réclamer d’un si haut patronage et ils oubliaient volontiers l’enthousiasme religieux du noble auteur pour retenir seulement ses critiques; ils s’abritaient derrière sa pairic autant que derrière sa réputation d'écrivain érudit et travaillé; ils pouvaient d’ailleurs se prévaloir de l’aide matérielle qu’il accorda à certains d’entre eux, Toland par exemple. Peut-être en définitive n’y a-t-il pas là des marques indéniables de parenté intellectuelle, mais

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