SHAFTESBURY ET LES DEISTES
les hommes se laissent si facilement abuser lorsque leurs passions les dominent qu’en 1736 Shaftesbury était désigné comme l’un des « oracles » du déisme. Rien n’est plus dissemblable cependant que la philosophie religieuse de notre philosophe et les doctrines dun Toland, d’un Collins ou d’un Tindal. Si dans la critique l'accord s’établit, il n’en est plus de même pour les affirmations positives. Toland est épris de la Nature et de son mécanisme; c’est un scientiste, un de ces enthousiastes dont la Lettre sur l’enthousiasme dénonce Pimpiété, cf. p. 306. Collins, qui se préoccupe plus volontiers de critique historique et d’analyse psychologique que d’une métaphysique de la nature, est un partisan résolu de la nécessité et peut-étre aussi de la matérialité de l’âme; peut-être faut-il écrire, car il semble parfois soutenir une thèse pour le plaisir de la contradiction. Plus circonspect encore, cauteleux même, Tindal se contente de saper les dogmes chrétiens au profit d’une morale rationnelle; mais il le fait sans grand enthousiasme; c’est un raisonneur subtil qui ergote sans grande conviction.
Si lon veut absolument trouver dans le camp des déistes une figure analogue à celle de lord Ashley, peut-être la trouvera-t-on en lord Herbert de Cherbury que certains ont nommé son précurseur et son maître. Sans doute la cinquième proposition essentielle de la religion de lord Herbert, il y a une vie future où se distribuent des peines et des récompenses, est sans aucune valeur pour lord Ashley. Mais l’accord s’établit pleinement pour les quatre premières : Il y a un Dieu; nous lui devons un culte; la vertu et la piété constituent tout ce culte; le repentir est le seul moyen de revenir en grâce. Là toutefois paraît cesser la parenté : le trait caractéristique d’un penseur ne se trouve pas toujours dans l’énoncé matériel de sa doctrine; on le rencontre parfois avec plus de netteté dans le ton dont il la prononce. Lord Herbert et lord Ashley manifes-
tent ici quelque dissemblance. Le premier inclinait «& la mystique; et il demanda au ciel une confirmation immédiate de la valeur de son « De veritate » et, pour ainsi dire, imprimatur; mais son enthousiasme, bien que de bon ton et trés gentleman, n’est pas aussi fervent; il ne s’apparente pas de même manière à l’émotion esthétique; et sa connaissance de l’antiquité est plus livresque et plus pédante; aussi les deux doctrines ne rendent pas le même son. le
57. Entre Collins et Shaftesbury, on peut noter assez facilement une certaine affinité intellectuelle; le Discours sur la libre pensée mène le même combat que la Lettre sur l'enthousiasme, le Sensus communis et les Mélanges. Mais les idées de tolérance et de libre pensée sont à l’ordre du jour en Angleterre depuis que la doctrine protestante du libre examen s’est répandue parmi les laïques. Et Collins ne cita pas le nom de Shaftesbury dans la liste de libres penseurs qu’il dresse à la fin du Discours et il y inscrit, entre autres, Tillotson, Grotius, Herbert de Cherbury, Whichcote, Cudworth, More, Locke dont l'influence sur Shaftesbury est certaine. Cet oubli toutefois ne nous autorise pas à conclure à une indifférence réelle à l’égard de l’auteur des Caractéristiques; peut-être, au contraire est-il voulu parce que Collins a la conscience très nette d’une parenté avec un écrivain déjà accusé d’hétérodoxie. En outre Shaftesbury vient à peine de mourir lorsque paraît le Discours, 1713; et c’est seulement le début de la vogue des Caractéristiques. On s’abrite plus volontiers derrière l’autorité des morts déjà consacrés par le grand public depuis des années.
Avec Toland, que Shaftesbury entretint comme familier dans sa maison autour de 1698, la parenté est plus nette. On sait que Toland déroba le manuscrit de FEnquête sur le mérite pour le publier à Vinsu de Pauteur, que plus tard il jugea bon de publier les Lettres à Robert Molesworth. Faisons la part de Pappétii