COLLINS, TOLAND ET TINDAL
de scandale, si violent chez Toland; il reste que le
libertin avait pour l’enthousiaste une admiration cer-
taine. On retrouve d’ailleurs des traces indéniables de l'influence du protecteur sur le protégé. N’insistons pas sur la critique des religions établies, ce sont des lieux communs à cette époque et dans ces milieux; il faut retenir au moins que Toland s’élève également contre la méthode d’autorité qui engendre la paresse et la stupidité, l’ignorance et par suite l’immoralité; qu’il rejette aussi la doctrine de l’uniformité de religion, cause des persécutions, Naz. 2° lett. II et 1", XIV. Les doctrines positives sont plus semblables encore; la véritable religion est, avant tout, vie intérieure; elle est soumission à la saine raison et au sens commun, règle éternelle et catholique. La raison qui est la première loi, la loi vraie, clarté et lumière de la vie, est en chaque individu la Nature elle-même, constante, éteruelle, qui se disperse en tous les êtres sans se perdre elle-même; c’est ainsi qu’une harmonie divine unit intimement toutes les parties de l’univers, qu’il y a une âme du monde, une intelligence et sagesse parfaite. Peu importe le nom, Dieu, Providence, Nécessité, Fortune; la réalité est une; elle est puissance animatrice, puissance d'harmonie et de beauté. — La raison nous prescrit de constituer avec autrui une société de charité et de cultiver la vertu sans chercher de récompense autre que la satisfaction intérieure. — Toutefois ces thèses, si analogues à celles des Caractéristiques, ne sont pas interprétées de même manière. Le Panthéisticon qui les résume et les précise, n’est pas l’œuvre d’un esprit conscient de la bonté divine; il parle encore parfois le langage de l’hylozoïsme renouvelé de Shaftesbury; il ne pense pas, il ne s’enthousiasme pas à sa manière. C’est l’œuvre d’un mécaniste plus épris de cette vaste machine aux rouages multiples et complexes que de la cause animatrice.
Tindal, par la suite, présente à nouveau la doctrinc
que la religion naturelle est parfaite et suffisante parce qu’elle se fonde sur la raison et la nature des choses; une révélation ne pouvait faire connaître de nouvelles propositions; elle a rendu une vie nouvelle à la religion de nature que l’iniquité des hommes avait bouleversée. Les préceptes moraux sont les règles essentielles de cette religion; il faut imiter les perfections divines : Dieu, être souverainement parfait, et aussi universellement bienveillant, agit dans l'intérêt de tous et pour le bonheur de tous: la création n’a pas eu d’autre fin. — Sur d’autres points, s’établit encore une correspondance assez précise : rejet de la Providence particulière; affirmation que Dieu ne s’irrite pas des péchés humains, avec cette conséquence assez savoureuse : ses punitions sont des marques d’amour; sociabilité naturelle de l’homme, bienveillant par nature; perception du décent et du convenable analogue à la perception par l'oreille des harmonies et des dissonances. Union de la foi et de la charité avec recours à saint-Paul; union de la vertu et du bonheur. En outre Tindal renvoie expressément aux Caractéristiques, par exemple sur la beauté naturelle des actions, sur les méfaits de la superstition qui détruit toute pitié même chez la femme, p. 62 sqq., sur la bienveillance divine, p. 65, sur la tolérance des Anciens p. 87, sur l’union de Vimmoralité et de la superstition, p. 127.
58. « C’est peut-être la première fois qu’on a dit que le système de Pope était celui de lord Shaftesbury: c’est pourtant une vérité incontestable », écrit Voltaire en 1756 dans une note à la préface du poème sur le désastre de Lisbonne. Pope et Bolingbroke toutefois n’ont jamais écrit le nom de celui auquel ils durent de s’égarer un jour dans la philosophie, de celui qui fut le véritable inspirateur de l’Essai sur l’homme.
L’œuvre philosophique de Bolingbroke n’est nullement systématique; les épitres et fragments publiés par Mallet en 1754 rassemblent les réflexions occasion-
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nelles d’un grand seigneur lettré et non la doctrine cohérente d’un philosophe; l’ouvrage intéresse l’historien des idées surtout parce qu’il révèle la réaction au déisme d’un « homme de qualité » lettré.
Les religions positives sont composées d’éléments ‘hétérogènes : on y trouve intimement mélées la vérité et l’erreur, le savoir et l’ignorance, les révélations du créateur et les inventions de la créature, enfin les décrets de la raison et les saillies de l’enthousiasme. I) faut les purifier, non les supprimer; car l’homme est ‘une créature sociale et religieuse : il est fait pour vivre en groupe et pour connaitre et adorer son créateur. D’autre part la religion en tant qu'institution d'Etat est extrémement utile pour le magistrat civil, qui doil faire respecter la religion nationale et empécher le développement des autres sectes ou religions pour qu’il n’y ait pas de véritable rivalité. Et Bolingbroke reste avant tout homme d’Etat; il reconnaît à Vindividu le droit et méme le devoir de penser librement surtout pour toutes les questions de philosophie première; mais il lui refuse le droit de parler et d’agir selon sa pensée : la liberté de pensée doit se comprendre comme la liberté d’une créature raisonnable soumise aux lois de la société.
Dieu nous est connu par ses ceuvres. Aucun argument à priori ne pourrait nous prouver l'existence de l'intelligence divine. Mais lorsque nous nous considérons nous-mêmes et notre intelligence finie, nous avons la certitude qu’il existe une intelligence première, archétype de toute intelligence et cause de toutes choses. Ou encore : « Je dis que, puisqu'il a dû exister quelque chose de toute éternité, parce qu’il existe quelque chose aujourd’hui, l’Etre éternel doit être un Etre intelligent parce qu’il y a aujourd’hui de intelligence; personne en effet ne s’aventurerait à affirmer que le néant puisse produire l’être et l’inintelligence, lintelligence. Et cet Etre doit exister nécessairement que les
choses aient existé telles quelles de toute éternité ou qu’elles aient été créées dans le temps; car on ne peut pas plus concevoir une série infinie d’effets qu’une série finie sans cause ». Refuser cette démonstration, c’est parvenir bien près de la suprême absurdité.
A cette preuve, imitée de Clarke, s’ajoute la preuve des causes finales, dont la valeur est analogue à celle d’une démonstration géométrique : il y a en effet d’innombrables preuves d'adaptation à des fins, toutes manifestes à nos yeux. Les maux résultent souvent de la liberté et des passions humaines; les maux qui s’expliquent réellement par la volonté divine, sont faciles à surmonter. Enfin et surtout le monde n’est qu’une petite partie de l’univers et dans ce monde, il y a plus de bien que de mal.
Aussi, bien qu’à vrai dire nous ne puissions comprendre la majesté de la nature divine, que nous ne puissions sans profanation lui accorder des attributs analogues à nos facultés, nous sommes certains qu’il y a dans le monde une Providence, que Dieu ne contredit pas les règles de la justice naturelle qu’il a établies et que nous sommes capables de connaître, même lorsque notre intelligence finie ne peut juger convenablement de l’adaptation des moyens aux fins.
La doctrine des peines et des récompenses futures, si chère à notre désir d’immortalité, si utile au magistrat, ne peut cependant pas se démontrer par la raison; il faut la révélation : en elle-même celle-ci n’est pas inconcevable; l’action immédiate de Dieu sur la créature n’est pas plus mystérieuse que celle de l’âme sur le corps. Il faut toutefois se défier de immense crédulité humaine qui croit d’autant plus fermement qu’elle devrait douter davantage, qui prend pour vérité toute imagination flottante. Une révélation doit s’accepter si elle n’enferme pas contradition, si elle ne combat pas les idées que nous avons de la souveraine perfection