‹ Mylord ShaftesburyChapitre 22 sur 55 · POPE · texte numérisé non relu

POPE

de Dieu, si elle est confirmée par des témoignages conformes aux régles admises pour toute déposition.

Loin donc de combattre l’idée d’une révélation, Bolingbroke l’estime nécessaire comme complément de la religion naturelle. Platon l’avait réclamée : les lois de la nature, insuffisantes dans leur généralité, n’indiquent pas le culte extérieur que Dieu réclame, elles ne disent rien des peines ni des récompenses futures. En outre la révélation renforce la moralité naturelle par le prestige d’une autorité plus puissante. Tel est le rôle du Christianisme qui, sans être une nouvelle publication de la loi de nature, enseigne cependant avec plus de force le grand précepte de la bienveillance naturelle. Ainsi la religion revient a sa nature primitive; loin de tout ritualisme excessif, elle invite aux pratiques morales et a ia charité universelle.

59. L’expression la plus achevée de cette doctrine se trouve dans le célèbre Essai sur l’homme, fruit des méditations communes de Pope et Bolingbroke.

Ma muse « fit briller la lumière de la nature, faisant voir à l’orgueil qui s’abuse que tout ce qui est est bien, que la raison et la passion sont données pour une seule grande fin; que l’amour-propre et l’amour social sont identiques; que la vertu seule fait ici notre bonheur et que le grand objet de notre connaissance est de nous connaitre nous-mémes ». IV, fin.

Tout est bien en effet dans un monde soumis à ur Etre souverainement bienveillant; Vunivers est le corps, Dieu est l’âme partout répandue, et partout fidèle à elle-même. Les vers 267-280 de la première épitre de l’Essai chantent un panthéisme virgilien et « shaftesburien », panthéisme optimiste qui fit accu- ‘ser le poète de naturalisme et que la Prière universelle corrigea par la suite : « Pere de l'Univers, que le saint, le sauvage et le sage ont toujours et partout adoré », s’écrie-t-elle avec plus de circonspection.

Cet optimisme reprend les arguments de Shaftes-

bury pour écarter le fantôme du mal. Comment

Vhomme ose-t-il s’ériger en juge de la Justice? Il y a

un ordre éternel de l’univers, une liaison intime entre les créatures qui fait un biensgénéral d’un mal particulier. Dieu proportionne notre perfection à notre place dans la hiérarchie; il nous procure tout le bonheur dont peut jouir un être qui n’est pas la fin de l’univers. L’argument des lois générales est également utilisé a la louange du Seigneur : Dieu ne peut se comparer aux princes de la terre; il ne renverse pas ses lois pour quelques favoris. Enfin argument des contraires est invoqué; « tout subsiste par un combat élémentaire »; et l’on donne l’excuse habituelle des égarements humains. &

Le principe de la conduite humaine dans ce monde, le meilleur de tous, c’est de vivre selon la nature, de se confier à l’impulsion divine. Les plus solides vertus naissent des passions quand la raison les modère, Vanité de la philosophie : il ne faut que du bon sens et de la droiture. Vanité des sciences : la seule et solide étude de l’homme, c’est l’homme. L’examen de soi dissipe les contradictions de notre nature et nous révèle à nous-mêmes. Il nous montre l'identité de l’amour propre et de l’amour de la société, qui suit de l’union intime des créatures. Il nous révèle qu’il faut chercher le plaisir et éviter la peine, que le bonheur ne dépend pas des biens extérieurs; qu’il naît de la vertu; qu’il se confond avec elle; que, le plus souvent, c’est dans le bonheur d’autrui que nous trouvons le nôtre. La religion n’est plus ces discussions vaines et violentes sur les modes de la foi que le faux zèle inspire; elle nous fait contribuer, à l’imitation de Dieu, au bonheur du genre humain et à la correction des mœurs. Ainsi se trouve réalisé le véritable état de nature; la vraie foi c’est Pamour de Dieu, la vraie politique, c’est amour de l’homme : l’amour partout.

L'ÉCOLE DU SENS MORAL 11f

60. L’école du sens moral reprit de Shaftesbury un certain nombre de ses idées essentielles, particuliérement l’opinion que nous percevons le bien par un sens interne, assez analogue aux sens de la vue ou du toucher. Chacun de ses principaux représentants, de Butler à Reid, est d’ailleurs différemment redevable à l’auteur des Caractéristiques.

L’évéque Butler, lui aussi un fervent de l’apôtre Paul, a conservé sans modification plusieurs des thèses essentielles et la méthode même de Shaftesbury. A la méthode abstraite de Clarke et Wollaston, il préfére la méthode plus concréte et plus souple qui étudie les faits, la nature humaine, pour déterminer le genre de vie qui lui convient; cette méthode s’applique plus facilement a la pratique et elle satisfait mieux une belle ame. '

Haute valeur du sens commun, sociabilité naturelle de l’homme, ignorance et limitation de lesprit humain incapable de découvrir complètement le plan de la Providence, autant de leit-motive qui se retrouvent dans toute l’école. Butler se caractérise par deux conceptions personnelles qui l’opposent à Shañfitesbury; son pessimisme et sa doctrine de la conscience.

C’est un évêque qui écrit, et un chrétien convaincu de la réalité de la chute originelle; comment tout serait-il bien dans ce monde souillé par le péché ? Butler ne cesse de revenir sur les souffrances de cette vie; c’est un état d’épreuve où les tentations sont nombreuses, où le démon essaie de nous saisir par surprise. Nos habitudes vicieuses et nos passions exacerbées nous entraînent; également l’exemple d’autrui; l’éducation:; et toutes les peines et tous les obstacles imprévus qui viennent achever de briser notre résistance. C’est la grande tentation; aussi beaucoup, la majorité, ne croissent guère en vertu. Toutefois il ne faut pas accuser Dieu trop vite. Il en est des hommes dans ce monde comme des graines et des semences des animaux et

des végétaux; beaucoup se perdent sans retour; peu sont appelés à passer à un état plus développé. Injustice, non, sans doute : il faut se dire qu ‘il y a là un mystère inexplicable, il faut.se confier à Dieu patiemment et attendre la vie future. Alors s’adoucit ce rude pessimisme et Butler se sépare plus encore de Shaftesbury; il y a une vie future; des peines et des récompenses y sont distribuées; l’accepter, ce n’est pas faire de Dieu un être malin, ni de la vertu faire une conduite servile. Obéir à Dieu par crainte, parce que c’est Dieu qui commande, c’est se former à la pratique de la vertu.

Dieu, d’autre part, ne s’est pas laissé sans témoin en nous; la conscience est notre directrice; elle fait de nous des agents moraux; elle fait de l’homme une loi pour l’homme selon le mot de St-Paul. Ses arrêts sont décisifs; si parfois la passion triomphe, nous sentons avec certitude que c’est une usurpation. Notre affaire capitale dans cette vie est d’y soumettre notre conduite; la fin qu’elle nous assigne est sans doute notre bien particulier qui en définitive ne diffère pas du bien général; et cependant c’est sous cette forme du bien général qu’elle nous le fait considérer bien davantage. Shaftesbury a méconnu son autorité, particulièrement lorsqu'il admit comme un cas sans remède la situation du sceptique qui ne se laisse pas convaincre de l’union de la vertu et du bonheur et ne sent pas l'attrait de la vertu; les sentiments de bienveillance, malgré leur force, sont seulement des auxiliaires de cette puissance morale suprême : la conscience obligerait le sceptique à se conduire selon la vertu.

61. Hutcheson a réduit en un parfait manuel les doctrines enthousiastes de la Rhapsodie philosophique; it les a développées, complétées et systématisées. Sociabilité naturelle, opposition à Hobbes sur l’état de nature, union de la morale et de la religion naturelle, justification du mal, sur tous ces points nulle ciffé-

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