‹ Mylord ShaftesburyChapitre 24 sur 55 · ADAM SMITH · texte numérisé non relu

ADAM SMITH

juge naturel de notre conduite, c’est le « spectateur impartial ». |

Nous éprouvons primitivement à la vue du malheur d'autrui ou à sa vive conception, une émotion sympathique, la compassion, la pitié. C’est un transfert imaginatif qui est à l’origine de cette émotion sociale; nous nous oublions nous-mêmes pour nous identifier au malheureux que nous voyons souffrir; plus nous découvrons en autrui de ressemblances avec nous, plus nous avons le sentiment qu’il est réellement notre compagnon, plus ce sentiment est fort.

Il arrive même parfois que nous nous laissons duper par ce sentiment et que nous ressentons pour autrui des émotions que celui-ci ne ressent pas, bien qu’elles naissent le plus souvent dans la situation où il se trouve. Nous rougissons de l’impudence et de la grossiéreté d’un malotrus qui ne s’apercoit guère de l’inconvenance de sa conduite. La sympathie est donc une contagion instantanée, antérieure à toute connaissance des motifs qui provoquent en autrui l'émotion: elle se règle sur la mimique.

Approuver autrui, c’est se trouver en parfaite sympathie avec lui; c’est adopter ses opinions et ses dispositions. Parfois cependant la correspondance affective ne paraît pas s'établir alors qu’il y a approbation; pour prendre un exemple banal, on peut apprécier l’àpropos et le bien fondé d’une plaisanterie sans en rire parce que nous sommes d'humeur sérieuse; notre approbation se réfère à l’expérience passée; nous savons qu’en d’autres circonstances cette plaisanterie nous égaierait. On peut encore être de l’opinion d’autrui sans sympathiser quand il s’agit de questions très générales où s'établit l’accord unanime. Il n’y a sympathie que si une personne fait preuve de finesse et de pénétration; alors notre sympathie va jusqu’à l’admiration, comme lorsque nous nous trouvons en présence

d’un mathématicien habile ou d’un homme de goût délicat.

On considère habituellement de deux manières différentes une action et les sentiments qui l’inspirent, ou dans leur rapport à leur cause, ou dans leur rapport à leur fin. La convenance ou la disconvenance, la proportion ou la disproportion entre le sentiment, sa cause et sa fin, crée à nos yeux la propriété ou l’impropriété, la convenance ou la disconvenance de l’action elle-même. C’est ainsi qu’on ne sympathise pleinement avec la gratitude manifestée par une personne que si on ne pénètre entièrement les motifs de la conduite du bienfaiteur.

Tout sentiment avec lequel nous sympathisons nous paraît juste et convenable; la vertu nous apparaît ainsi, à nous et à Dieu, comme un objet d’amour et de récompense; s’il est antipathique, nous le jugeons inconvenant et injuste; ce sont là les premiers jugements moraux, que nous portons sur la conduite d’autrui; un détour s’impose pour juger la nôtre propre; nous examinons nos passions et notre conduite et nous demandons quelle impression autrui peut en avoir. Nous nous établissons comme specfateur de nos actions; nous nous dédoublerons en juge et en acteur; nous constituons ainsi en nous un spetacteur impartial, un juge intérieur; sa louange nous console des censures injustes; son blâme nous fait négliger les applaudissements bruyants des sots et des ignorants. Cet homme abstrait, ce type d'humanité, ce substitut de Dieu a été établi comme juge suprême par la nature.

Les appréciations portées par ce juge dans chaque cas particulier servent à établir les règles générales, règles de justice, comparables aux règles de grammaire pour leur précision, leur exactitude et leur nécessité; règles de bienveillance, analogues aux règles de critique qui permettent d’atteindre l’élégant et le sublime, puisque, vagues et indéterminées, elles nous

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