LES ROMANTIQUES ALLEMANDS
achèvement, même perfection du monde dans les deux doctrines; pour l'une, perfection mécanique; pour l'autre, perfection morale également; le mécaniste se contente de découvrir les rouages de la Nature et ne poursuit pas plus loin ses recherches; le partisan de la Providence se laisse emporter au-dela par son enthousiasme et il communie avec le Principe bienveillant de l’ordre naturel; les faits constatés sont les mêmes, l'interprétation est différente; l'intérêt est ailleurs; comme le disait Pascal, c’est bien la même balle que l’on place, mais on la place différemment; différence d’attitude, non pas différence de savoir et peutêtre, après tout, la philosophie est-elle tout entière .dans l'attitude du penseur et dans le ton de la pensée.
67. Si l’on entend par romantisme une mentalité d'inspiration chrétienne, éprise du merveilleux et du fantastique, une résurrection de l’esprit médiéval et de l'enthousiasme chevaleresque, rien ne s’y oppose plus que la doctrine des Caractéristiques, qui partout stigmatise l'amour du gothique, la galanterie chevaleresque et l’appétit du féérique et du miraculeux. Mais on peut aussi désigner de ce nom une attitude qui s’oppose au classicisme francais et à ses règles, qui favorise les élans de la ferveur religieuse et de la bienveillance virile, qui développe en outre le sentiment de la na ture, rien n’a plus servi cette cause que cette même doctrine.
L'influence de Shaftesbury sur les lettres anglaises n’est certes pas négligeable. Des esthéticiens ont repris les idées qui lui étaient chères : l’irlandais Brooke dans l’'Universelle Beauté 1735; Akenside dont les Plaisirs de V’imagination déplorent la séparation des œuvres d'imagination et de la philosophie, 1744; lord Kames dans son Art de penser, 1761, et ses Eléments de critique, 1762; Hugh Blair dans ses Lectures sur la rhétorique et les belles-lettres, 1783. Les poètes de la
nature, la comédie sentimentale et moralisatrice ont
dû une part de leur succès, et sans doute aussi de leur :
inspiration, au prestige personnel de ce lord ae sophe et critique d’art. .
Mais c’est en Allemagne qu’on se réclame plus volontiers de Shaftesbury; on accueille nombre de ses pensées; on discute les autres;il y a la une action que ne peut négliger un historien de la pensée allemande. Toutefois les doctrines esthétiques ont un succés plus franc que la religion morale et l’hylozoïsme. Les panthéistes allemands se réclament plus volontiers de Spinoza, d’un Spinoza interprété très librement; c’est le nom de Shaftesbury qu’ils devraient prononcer, et
Herder, par exemple, oppose expressément, dans son,
deuxième dialogue de Dieu, 1788, Baumgarten, Leibnitz, Shaftesbury et Berkeley à Spinoza, tout en déclarant que ces auteurs ont eu tort de tenir pour un athée un philosophe inspiré et en donnant du spinozisme une interprétation assez large où se retrouve l’inspiration d’un Schleiermacher ou d’un Novalis.
« Psychologie de lunivers, écrit ce dernier. L’organisme entier ne sera pas explicable sans que l’on présuppose une âme universelle, ni le plan du monde sans que l’on présuppose un être raisonnable qui y préside ».
Et plus loin : « Le mécanisme est l’effet de l’harmonie » (Fragments sur la phil. de la Nature pp. 123 et 134 in Journal intime. Paris, 1927).
Ou encore : « Celui qui veut chercher Dieu le trouve partout ». Et « La théorie de l’amour est la science la plus élevée, la science de la nature ou Ja nature de la science ». « Dieu est amour. L’amour est le réel supréme, l’origine première ». Id, 114.
Cette doctrine qui fait de Dieu l’âme du monde, qui définit la religion par l’amour et l’identifie à la morale, est tres proche de la philosophie de Shaftesbury. La parenté est indéniable, mais c’est déjà une parenté