LESSING
éloignée et, pour ainsi dire, indirecte. Non seulement les Allemands ont compris à leur manière les thèses de Shaftesbury, qui revivent d’une vie nouvelle et différente, mais en outre ils ont subi l'influence d’autres philosophes, comme Spinoza, que l’on vient de citer, ou Leibnitz dont la philosophie se distingue mal par endroits de celle de Shaftesbury; et même certains se sont laissés séduire par le mysticisme et la théosophie. Aussi les paragraphes qui vont suivre n’ont-ils pas la prétention d'établir la réalité d’une filiation directe: ils voudraient simplement attirer l'attention sur des analogies de pensée.
68. Lessing, 1729-1781, est peut-être le penseur le plus proche de Shaftesbury; il est, comme lui, un penseur de transition, qui prépare le romantisme et appartient encore à la philosophie de l'intelligence, à la « philosophie des lumières ».
"I réclame ardemment le droit à la libre-pensée et il questionne sans répit tout dogmatisme. Il rejette le conformisme traditionaliste, oppose le véritable christianisme à la Bible comme l'esprit à la lettre; il n’accorde de valeur à l’homme que pour son effort propre à établir sa foi : « Si le Tout-Puissant tenait dans sa main droite la vérité et dans l’autre la recherche de la vérité, même sous réserve de me tromper toujours, et me laissait le choix, je prendrais sa main gauche et je dirais : Père, voici ce que je demande. Car la vérité pure est pour toi seul », Duplique. Doctrine à laquelle Shaftesbury aurait souscrit, parce que c’est lesprit même du protestantisme, doctrine que professait déja un Jérémie Taylor dans la dédicace de la Liberté de prêcher : « Hominis est haec opinari, dei scire ». Lessing peut-être l’admet avec plus d’allégresse encore.
Même opposition à l’érudition pédante; même opposition à la thèse du christianisme religion surnaturelle; la religion n’a de valeur que si elle est principe de vie et de conduite; elle s’identifie à la morale; elle
est essentiellement amour et exhortation a l’amour. Te! est le sens de Nathan le Sage (1779), celui du Testament de Saint-Jean (1777). Il est sûr que le Christ a été homme, on discute s’il a été plus qu’un homme; le christianisme qu’il a préché est religion d’humanité; tenons-nous à ce christianisme qui est en définitive l’essentiel de toutes les religions positives.
Egalement même sentiment très vif de lharmonie universelle, même « spinozisme » que traduit l’entretien avec Jacobi le 6 juillet 1780 : Dieu est l’âme de l'Univers qui est analogue d’un corps organisé.
Lessing accorde toutefois davantage à l'intelligence, moins à l’affectivité; il ne sent pas avec la même intensité la proximité de Dieu. Il aime aussi les distinctions tranchées qui ne sont guère du monde des sentiments et des passions; il est critique plus que « virtuoso ».
C’est pourquoi Lessing combat les idées de Shaftesbury — et d’Horace — sur l’unité essentielle des arts; il ne peut admettre le « ut pictura poesis », parce qu’il ne possède pas l'intuition du Beau moral. Il condamne la peinture allégorique et la poésie descriptive qui sont contradictoires dans leur essence : on ne doit pas confondre le simultané et le successif, la peinture et la poésie.
Toutefois Lessing souscrit par ailleurs à certaines thèses de l’esthétique de Shaftesbury; il éprouve la même horreur pour l’art français et pour le « léché »; il proscrit l’art des rhyparographes qui s’attachent à représenter des difformités ou, comme les Hollandais, des scènes réalistes. Il glorifie l’art grec, religion de la beauté, et célèbre Homère comme un maître inimitable.
Il admet enfin que la vérité poétique diffère de la réalité. « Il n’y a jamais eu qu’une Athènes : c’est et ce sera toujours la seule ville où le sentiment moral ait été assez développé et assez délicat chez le commun du peuple pour qu’une mauvaise morale exposât les auteurs et les poètes au danger d’être précipités à bas