SCHILLER
de la scène. Je sais bien que les sentiments doivent, dans le drame, correspondre au caractère du personnage qui les exprime : ils peuvent donc ne pas porter le sceau de la vérité absolue; il suffit qu’ils soient vrais d’une vérité poétique; il suffit que nous soyons obligés de reconnaître que le caractère donné, dans telle situation et animé de telle passion, ne pouvait juger autrement qu’il ne l’a fait. Cependant cette vérité poétique doit d’un autre côté se rapprocher de la vérité absolue; et le poète ne doit jamais avoir un esprit assez peu philosophique pour admettre qu’un homme puisse vouloir le mal pour le mal; qu’il puisse agir d’après des principes vicieux, en reconnaître le vice et pourtant s’er glorifier dans son intérieur et devant les autres. Un tel homme n’est rien qu’une ressource misérable pour une tête vide, qui prend le faux éclat des tirades pour la plus grande beauté de la tragédie », Dram. de Hambourg, 5 mai 1767. Union de l’art et de la morale, réalité poétique d’un monde idéal, et bienveillance naturelle de l’homme, ce sont les thèmes familiers de Shaftesbury.
69. Lessing avait déjà prôné l'emploi du chœur dans la tragédie a Vimitation des Anciens; Schiller, 1759- 1805, reprit cette idée, chère à Shaftesbury. Il joint a la Fiancée de Messine une dissertation sur l’usage du chœur dans la tragédie; là se révèle une conception de l’art moralisateur, qui semble inspirée des Caractéristiques.
C’est apparition du chœur qui permet de donner à la tragédie son caractère essentiel, de combattre le naturalisme dans l’art. La tragédie doit être en effet le symbole de la réalité; elle doit traduire la vie et les passions humaines sour leur forme simple et primitive, sous leur forme vraie. Or le chœur, qui est a la fois unité et multitude, donne du calme à l’action et laisse au spectateur toute sa liberté à l’égard des passions par ses réflexions sur les qualités humaines et
par ses lecons de sagesse. En outre toutes les figures de la pièce sont ennoblies et comme « typifiées » par l'intervention de cette forme colossale. Ainsi se réalisent les fins de l’art : l’ennoblissement de l’âme du spectateur et la peinture de la nature vraie.
« L’art est affranchi comme la science, de tout ce qui est positif et de ce qui a été introduit par les conventions humaines : l’un et lautre sont complètement indépendants de la volonté arbitraire de l’homme » Neuv: lettre sur l’éd. est. début. « L’art n’est vrai que par cela même qu'il laisse entièrement le réel et devient purement idéal. La nature elle-même n'est qu’une conception de l’esprit qui ne tombe jamais sous les sens, Elle réside sous le voile des phénomènes, mais elle-méme n’est jamais apparente. C’est un privilege de l’art de l’idéal ou plutôt c’est sa vraie tâche de saisir cet esprit du grand tout et de le fixer sous une forme corporelle. Cet art lui-même ne peut pas, il est vrai, le montrer aux sens, mais il peut, par sa puissance créatrice le présenter à l’imagination et, par la, être plus vrai que toute réalité, plus réel que toute expérience » Diss. sur lus. du chœur.
La nature, c’est donc, pour Schiller, l’essence et comme l'Idée. A sa contemplation, nous prenons un intérêt moral plus encore qu’un intérêt esthétique; ou plutôt nous découvrons alors l’unité profonde des arts, de la morale et de la religion et l’unité de l'instinct moral et de la faculté poétique.
La « belle âme » est celle où l'idéal règne en maitre indiscuté. En elle, pas de fugitifs moments d’exaltation, mais un sentiment calme et puissant, l'amour du grand et du beau, la dévotion pour l’humanité. Affranchie de toute passion, elle va sans effort au bien et sans effort elle se demeure fidèle à elle-même. Elle regarde autour d’elle et en elle d’une vue claire et d’un regard calme. Loin de s’irriter ou de se lamenter de la malice humaine, elle rit de la sottise qui se déguise