WIELAND
sous ce masque; partout elle reconnait plus d’accident que de fatalité. Son effort calme, mais continu, façonne le monde et l’embellit : « Une belle âme ne tarde pas à se trouver chez elle; elle se crée son monde elle-même par sa paisible action et comme l’arbre s’insinue dans la terre par ses racines et s’y attache fortement, ainsi le cœur noble, le cœur excellent se prend à la vie et s’y enlace par ses actes. Je ne trouve rien de plus beau qu’une belle âme dans une belle forme », L’hommage des arts.
Tel est don Carlos, « une belle âme de jeune homme près du trône, développée sous l’oppression et la souffrance, dans sa fleur solitaire et immaculée », huit* lett. sur Don Carlos. Tel est aussi le marquis de Posa, caractère idéal encore, mais moins pur parce qu’il est parvenu par la spéculation à ia connaissance de la perfection a réaliser; ce mode de conception est dangereux : on se laisse entraîner à son insu par des passions qui se rencontrent plus ou moins dans le cœur de tous les hommes : « l’ambition de dominer, la presomption et l’orgueil qui s’en emparent immédiatement et s’y mêlent d’une façon indiscutable. C’est que dans les choses morales on ne peut s’écarter sans danger du sentiment pratique naturel, pour s’élever à des abstractions générales, que ’homme se confie bien plus sûrement aux inspirations de son cœur ou au sentiment inné et personnel du juste et de l’injuste, qu’à la dangereuse direction d’un idéal universel qu’il s’est créé artificiellement; car ce qui n’est pas naturel ne peut jamais conduire au bien » Onzième lettre sur D. C. On retrouve ici la doctrine du « sens moral » et sor opposition aux spéculations abstraites. Les Lettres sur l'éducation esthétique de l’homme affirment d’autre part l'identité du sens moral et du sens esthétique; la pratique des arts conduit les hommes au bien et à la vérité : « Cette énergie du caractère au prix de laquelle on achète ordinairement la culture esthétique
132 INTRODUCTION | est le ressort le plus puissant de tout ce qu’il y a de grand et d’excellent dans l’homme et nul autre avantage, quelque grand qu’il soit, n’en saurait compenser la privation ». Dix lett. .
70. Wieland, 1733-1803, fut, au témoignage de Herder, Adrastea, n° 14, l’un des auteurs allemands qui subirent le plus profondément l’ascendant de Shaftesbury. Les deux écrivains se ressemblent en effet par de nombreux traits : méme enthousiasme pour le Beau moral, méme amour de la grace, méme recherche du bonheur domestique; et encore méme opposition au pédantisme incapable de devenir une règle de conduite, méme confiance dans le sens moral et dans le sens esthétique.
Ce ne sont pas seulement les commentaires des ceuvres d’Horace qui révélent cette parenté; toutes les œuvres écrites par Wieland après 1760 la manifestent de manière plus ou moins prononcée. L’Histoire d’Agathon, 1766, insiste sur les déceptions de l’âme noble et désintéressée au milieu: des intrigues politiques; elle vante les charmes d’une demi-retraite où l’on se donne aux plaisirs de l’esprit sans négliger entièrement les affaires publiques. Les Grâces, 1770, combattent la légende de l’âge d’or et montrent comment les Muses et les Graces ont achevé l'humanité que la Nature avaii seulement ébauchée. Le Nouvel Amadis, 1771, est une satire dirigée contre les femmes et leurs défauts, qui accorde la préférence à une femme laide, mais pleine de cœur et d’esprit.
C’est peut-être le petit poème, Musarion, 1768, qui exprime plus entièrement cette philosophie domestique, simple, souriante et gracieuse. Au début, Phanias, ruiné et délaissé de tous ses amis, se place, tel Hercule, entre la volupté et la vertu : il se demande quel parti choisir : le courage du héros ou la sagesse du philosophe. Alors apparaît Musarion, belle comme une déesse; Phanias s’enfuit; elle le poursuit jusqu’au bord
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