WIELAND
de la mer et la, tout ensemble, elle le sermonne et le provoque. Elle lui reproche son enthousiasme extravagant d’autrefois lorsqu’il la pourchassait de ses désirs enfiévrés; elle condamne la vie de volupté et de débauche; elle trace un tableau idyllique du véritable plaisir, sain et pur, la joie d’aimer dans le calme, au sein de la nature; c’est une Arcadie, moins peignée, moins sophistiquée que celle de sir Philip Sidney. Cependant Phanias avertit Musarion de laustérité de sa nouvelle existence et, de compagnie, ils regagnent sa demeure où les deux maîtres de Phanias, un stoiïcien et un pythagoricien, sont justement en querelle par jalousie et obstination de pédants. Le calme renaît à leur présence. Au repas une joute oratoire met à nouveau aux prises les deux philosophes : le pythagoricien fait l’éloge de la Beauté, le stoicien, celui du to sat. Et Musarion, railleuse, ne manque pas de troubler les deux pédants de toute sa puissance de séduction. Le stoicien finit par s’enivrer et on le porte sous le toit à cochons; le pythagoricien tente de lutiner la belle servante Chloé : adieu les hautes spéculations, simples parades de bateleurs ! C’est le iriomphe de Musarion et de sa philosophie.
« Les Dieux accordèrent à Phanias cette heureuse philosophie : son précepteur n’était point un cynique dégoûtant; il ne ressemblait point au bourru Cléanthe qui, à la vue d’une bouteille, parle comme Zénon et boit comme Silène. C’était Musarion ou plutôt c'était l'Amour. Fut-il jamais un meilleur maître ? Aussi Phanias apprit-il promptement, facilement et avec plaisir les principes d’une philosophie charmante. Il apprit qu'il faut jouir et se contenter des biens que la nature et le sort nous présentent et se passer volontiers de ceux qu'ils nous refusent; il se plut à regarder du bon côté les choses de ce monde; se soumit à son destin et ne chercha point à pénétrer ce que la bonté des Dieux nous a caché sous un voile impénétrable; il vit les
folies des bonnes gens de ce bas monde sans se facher jamais contre eux; il se contenta de leur trouver des ridicules dont il ne se crut pas exempt lui-méme; et il ne les aima pas moins ; il apprit 4 plaindre celui qui est dans l’erreur et à ne fuir que ’hypocrite et le méchant. Sans parler continuellement de vertu, et sans se livrer a un fol enthousiasme, il l’exerça plus par inclination que par devoir; il fut persuadé qu’heureux ou non il ne faut regarder ce monde ni comme un paradis ni comme un enfer : qu’il ne faut pas le croire aussi corrompu qu’il le paraît à ces moralistes chagrins qui le jugent du haut de leur grenier, ni le voir aussi riant que le peint un jeune poète a qui l’amour et le vin ont échauffé la cervelle » Chant III, p. 66-67 de la traduction Londres 1788. C’est la philosophie de Shaftesbury, mais en plus bonhomme, décapitée de son enthousiasme hylozoiste, confinée dans les limites de la vie bourgeoise, celle que menait Wieland à Biberach et Warthausen; et qui sait si Musarion n’est pas Sophie de Guttermann, la Doris de sa jeunesse, plus connue sous le nom de Madame de Laroche.
71. Herder, 1744-1803, s’est institué le défenseur de Shaftesbury dans l’Adrastea, 1801, 2 partie, n°° 13 et 14. Le n° 13 reprend la morale de l’Enquête sur la vertu et la défend contre les reproches de Butler et d’autres moralistes anglais et allemands. Shaftesbury aurait donné à la morale un principe insuffisant en lui donnant pour norme le « 70 xxlù »; il aurait dû en appeler à la conscience; mais ces critiques ne donnent pas à l’expression sens moral toute la valeur que lui accordait Shaftesbury; le sens moral n’est pas un sixième sens; il n’est pas distinct de la raison et de l’intelligence. À vrai dire, les différences entre les moralistes sont plus apparentes que réelles; on ne peut imaginer qu’un principe de moralité. « Platon et Aristote, Démocrite et Zénon, parmi les Modernes Clarke et Wollaston, Smith, Ferguson, Leibnitz et Spinoza professent