‹ Mylord ShaftesburyChapitre 34 sur 55 · HERDER · texte numérisé non relu

HERDER

au fond la méme doctrine; chacun parle selon son intuition de la réalité et sa manière intime de vivre. L’un est plus obscur, l’autre plus clair; celui-ci, plus affirmatif, celui-là plus confus; plus de précision, ou plus d’ampleur » p. 229. Tendance au syncrétisme, qui ne peut surprendre chez l’auteur des Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité.

Le numéro 14 de l’Adrastea rappelle les doctrines de l'enthousiasme et de l'ironie; il les juge heureuses, surtout la seconde; la saine plaisanterie est un exceilent procédé de combat contre la sottise et la folie et on aurait tort de le décrier. Tout se ramène en défnitive à un choix très simple : ou bien l'intelligence, le manque d’esprit, la lourdeur, la servilité, ou bien l'intelligence, l’enjouement, la verve, l’urbanité. Il loue également Shaftesbury d’avoir fait mieux que d'écrire la doctrine de l’enthousiasme, de lavoir pratiquée lui-même, de laisser s’exprimer dans ses écrits l’ardeur la plus pure pour le Beau et le Vrai. Cet essai s’achéve par le regret que les Caractéristiques n’aient pas été mieux connues jusqu’alors en Allemagne et il s’étonne qu’il ait fallu tant d’années pour que paraisse une traduction allemande, celle de Votz en 1777.

‘Herder lui-même a dû beaucoup retenir de Shaftesbury; le deuxième dialogue de Dieu nous avertit qu’avant de lire Spinoza, Herder s’y était involontairement préparé par la lecture de Baumgarten, Leibnitz, Shaftesbury et Berkeley; c’est par le commerce avec ces philosophes qu’il avait pu trouver une interprétation nouvelle du spinozisme, radicalement opposée à la thèse traditionnelle d’un Spinoza athée. Peut-être peut-on se laisser entraîner jusqu’à affirmer que la Rhapsodie philosophique dut séduire particulièrement le poéte-philosophe qu’était Herder. IL n’est toutefois pas facile de déterminer avec précision la parenté entrc les deux philosophes. Des doctrines leur sont communes qui se retrouvent aussi chez un Leibnitz ou ur:

Berkeley. L’idée d’une hiérarchie des créatures, livre V -de la Philosophie de l’histoire de ’humanité, se trouve dans la Monadologie ou le Discours de Métaphysique aussi bien que dans la Rhapsodie; l’idée d’un éther sensorium divin, analogue de lâme humaine par rapport au monde, se rencontre avec netteté déja chez Clarke; elle est l’une des idées capitales de la Siris aux tendances néoplatoniciennes et hylozoïstes. D’autres doctrines encore sont devenues banales; idée d’une Providence divine, mère bienveillante de toute réalité; conception de l’innéité comme une virtualité que l’expérience développe — et cependant la 4 Silve critique se préoccupe expressément de l’innéité du sentiment de la beauté —; affirmation de la sociabilité naturelle de l’homme, de l'importance de la famille pour le développement de la vie en groupes. Désormais linfluence de Shaftesbury se mêle de manière inextricable à celle d’autres penseurs et l’on risque de se tromper grossièrement à vouloir affirmer malgré tout.

72. Tel est le jugement qu'il faut formuler aussi à Poccasion de Goethe, malgré de grandes affinités entre les deux philosophes artistes. Même horreur du pédantisme et des professeurs de philosophie; même amour du christianisme pourvu que ce ne soit pas celui des théologiens; même admiration fervente de la Nature dont ils vantent également les harmonies; mêmes louanges du sentiment et de l'intuition dont l’acuité pénètre plus avant que l'intelligence la plus subtile.

L'influence indirecte de Shaftesbury se fait sentir dans ce qu’on a appelé le spinozisme de Goethe, dans ce panthéisme naturaliste que Goethe lui-même attribue au philosophe d'Amsterdam. Caro avait raison d’insister sur la différence qui sépare le dieu de Goethe du dieu de Spinoza : « il ne diffère plus de ce dieunature de Novalis qui s’agite sourdement dans les eaux et les vents, sommeille dans les plantes, s’éveille dans l'animal, pense dans l’homme et remplit l’univers

GCETHE 137

d’une activité qui jamais ne se repose et ne s’épuise ». La phil. de Goethe, p. 55. Les spinozistes allemands.

sont très près de Shaftesbury qu’ils connaissent et citent, plus que de Spinoza dont ils se réclament. Le panthéisme romantique s’apparente à l’hylozoïsme.

« Que serait un Dieu qui donnerait seulement l’impulision du dehors, qui ferait tourner l'univers en cercle: autour de son doigt. Il lui sied de mouvoir le monde de

l’intérieur, de porter la nature en lui, de résider luimême dans la nature, si bien que ce qui vit et opère et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa force, de son esprit. Ame du monde, Dieu nous pénêtre…

L’essence éternelle se meut sans cesse en toutes choses;.

car tout doit tomber dans le néant, s’il veut persister

dans l’Etre », Id, 413-415. Goethe a d’ailleurs répudié

l'anthropomorphisme qui, chez Shaftesbury, tempère

Vhylozoisme : « une image de lui formée à l’aide des

seules qualités de l’homme ne peut donc suffire >. Conv. av. Eckermann, citée p. 56.

On pourrait admettre, hors de toute discussion, que Goethe a été directement influencé par cette opinion de Shaftesbury que le poète est un nouveau Prométhée et qu’il crée un nouveau monde. Ici encore toutefois se manifeste une différence capitale. Le Prométhée du. fragment de 1775 est un révolté qui accuse vertement la bienveillance des dieux ou plutôt leur indifférence. On peut, il est vrai, remarquer que les dieux du Prométhée ne sont pas le Dieu, la Beauté souveraine de la Rhapsodie, et que le Destin éternel, maitre de Prométhée, est l’analogue de la Providence; ce sont là deux notions souvent confondues dans l’histoire des idées, comme on l’a remarqué plus haut à l’occasion d’un Toland ou d’un Diderot, $$ 57 et 66. Car, peu importe le nom, l’idée essentielle est celle d’une puissance qui a tout réglé de toute éternité, que ce soit Providence générale toujours soucieuse du bonheur général et parfois dédaigneuse du bonheur individuel, que ce

soit Destin aveugle, équilibre mécanique des forces naturelles dont l’ensemble constitue toujours un système organique. Et Goethe semble adopter ici une attitude ambigué : son panthéisme naturaliste retenant des traits.des deux doctrines extrémes.

73. Il est temps de revenir a notre auteur et à la Lettre sur lenthousiasme, si caractéristique de sa pensée et de son style.

Ecrite pour des fins particulières, $ 4, cette Lettre fut composée à une époque où Shaftesbury était en pleine possession de sa philosophie. Une première rédaction de l'Enquête sur la vertu était prête dès 1699; une première rédaction de la Rhapsodie philosophique l'était en octobre 1705. D’autre part la rapidité de publication du Sensus communis, du Soliloque et des Mélanges prouve amplement que les idées essentielles en avaient été müûries longuement.

La Lettre résume bien toute la philosophie de Shaf- . tesbury; et celui-ci n’a pas hésité à lui accorder la première place dans le recueil des Caractéristiques; non seulement parce que ce fut le premier écrit livré au public, mais encore que c’est une présentation d’ensemble de la doctrine. Le plan en est très précis, malgré une certaine négligence, toute apparente.

I. C’est de l’enthousiasme poétique et de la coutume des poètes anciens d’invoquer les Muses que part Shaftesbury; tout aussitôt il distingue le juste enthousiasme de l’enthousiasme de mauvais aloi; il note la parenté de la poésie, de l’amour et de la religion, enthousiasmes à peine différents, la parenté des Muses et des Fées également. Il se reconnaît enfin comme un enthousiaste.

II. L’instrument de discernement entre le véritable enthousiasme et l’enthousiasme fallacieux, c’est la liberté de penser, sous sa forme la plus complète, la

Page 1