SOMMAIRE DE LA LETTRE
liberté de railler, pourvu qu’on évite toute grossièreté. La raillerie est un procédé doublement heureux; elle désarme spontanément devant toute beauté réelle; elle réussit seule à apaiser la mélancolie et les terreurs paniques.
III. La bonne humeur, principe de cette raillerie, est donc l’état d'âme qui convient particulièrement à la religion; elle écarte tout enthousiasme trompeur et coupe court à toute innovation dangereuse; la meilleure manière de supprimer une secte naissante, turbulente et fantasque, c’est de la mettre à la scène et d'en souligner les ridicules; les persécutions sanglantes au contraire n’ont jamais réussi qu’à développer les croyances persécutées. Le christianisme lui-même s’est développé moins en raison de sa vérité et de sa sainteté que grâce aux persécutions qui l’ont accablé. Les Juifs l'ont donc favorisé de tout leur acharnement à le poursuivre; ils ont été moins habiles que les Grecs.
IV. La bonne humeur est encore utile, de manière positive, pour la religion; elle seule permet à l’homme de se faire une idée juste de Dieu et de découvrir sa bienveillance; à l’objection classique de l’existence du mal, il faut répondre comme Job par des recherches hardies, il ne faut ni abaisser sa raison devant la foi ni sombrer dans la mélancolie. Rendre hommage au Dieu de vérité, c’est enquêter librement, sans réserver aucun domaine.
V. Parce que Dieu est toute bonté, la morale doit précéder la métaphysique et comme l’introduire : on ne comprend pleinement l’argumentation que si l’on se trouve en bonne humeur morale. Le théiste se sent soutenu par Dieu dans son effort pour servir le public, pour tenir sa partie dans l'harmonie du monde; il sait de connaissance immédiate, que la Suprême Bienveillance se complaît seulement aux louanges des cœurs purs. Si, dans une heure froide, il doute de la bonté divine, s’il est tenté par l’égoisme et le vice, il peut se
raffermir dans le bien par un raisonnement très simple : un étre universel ne peut étre malveillant; il n’a pas d’intérét particulier.
VI. L’examen de conscience est donc la propédeutique qui convient à la spéculation métaphysique. L'homme, être social par excellence, est sujet ‘à des. enthousiasmes collectifs; de tout temps, dans toute religion, il y a eu des miracles prétendus et de fausses inspirations; le délire poétique n’est qu’une forme atténuée du délire religieux. Pour éviter ces. folies collectives, pour reconnaître le véritable enthousiasme, on usera de l’examen intérieur.
VII. Car enthousiasme divin et enthousiasme humain différent bien peu par leurs manifestations extérieures. C’est en soi qu’il faut chercher si les Esprits sont de Dieu; et l’on ne peut mener à bien cette enquête sous l’empire de la mélancolie : la bonne humeur est nécessaire.
74. La Lettre est écrite en un style très étudiée; et pour éviter tout reproche de pédantisme, toutes les formules de transition sont particulièrement soignées. On a l'impression que le hasard est le seul guide de la pensée, que les réflexions s’enchainent au gré de la plume. Le chroniqueur du Journal des Savants a bien voulu s’y laisser prendre. « On a dû s’apercevoir dans. cet extrait que l’auteur n’impose point du tout lorsqu'il avoue en un endroit de sa lettre qu’il n’est pas fort versé dans la théologie. Il ne suit, en écrivant, aucune méthode, son imagination lui fournit la plupart de ses. pensées et ses pensées ne semblent occuper dans son ouvrage que la place que le hasard leur a donné ». Compte-rendu du 25 mars 1709. Il n’en est rien certes; le plan général de la Lettre, le plan de chaque partie, de chaque paragraphe, la construction de chaque phrase, tout a été minutieusement étudié. Trop peutêtre, s’il faut en croire les critiques postérieurs qui ont
âprement reproché à Shaftesbury les artifices de son.