PROCÉDÉS LITTÉRAIRES
style. On a déjà signalé les attaques de Berkeley contre
l’enjouement de Shaftesbury et sa tendance à scander sa prose, $ 53. Le reproche habituel, c’est que cc style est de trop bonne naissance, de trop bonne éducation qu’il a perdu tout naturel et toute spontanéité. Le D” Blair, qui pourtant l’apprécie assez pour tenter d’er imiter les beautés, lui fait grief encore de son affectation, de sa recherche de la pompe et des ornements.
La publication des Second Characters par Rand a révélé les préceptes de sa technique, et complété les indications du Soliloque.
D’une manière générale, la fin visée, c’est l’élégance attique; il faut polir l’œuvre avec le plus grand soin pour en rendre le ton naturel et aisé; on doit laisser paraître comme une heureuse négligence, laisser croire a des rencontres faciles, à l’écoulement spontané d’une veine poétique singulièrement féconde; et cependant alors il faut encore laisser soupconner sous cette facilité le labeur artistique. Parfois Shaftesbury a réalisé son idéal; le plus souvent il n’a réussi qu’imparfaitement; Mackintosh a eu raison de lui refuser la grâce qui ne se concilie pas avec les signes trop manifestes de la recherche et du travail. Il faut toutefois ajouter, à la défense de Shaftesbury, que certains passages ont été si bien polis qu’on ne peut guère les surpasser.
La recherche de la grâce et de la distinction doit se poursuivre jusque dans les divisions et subdivisions du sujet. Les genres adoptés par Shaftesbury lui permettent de ne pas employer les divisions trop pédantes en livres; ils se diviseront en « parties » dont le titre sera donné dans le texte et annoncé par une formule telle : on penserait, Mylord; ce titre sera d’un mouvement plus vif et plus inspiré que les titres des subdivisions. C’est ainsi que la troisième partie de la Lettre commence par cette annonce : « Mais peut-étre Mylord vous étonnerez-vous de ce que, engagé en un sujet aussi sérieux que la religion, je me sois assez oublié pour donner carrière à la raillerie et au badi-
Se 7
nage ». Le premier paragraphe développe et précise ce titre; le paragraphe terminal sur les paiens et Socrate lui répond expressément, en particulier la dernière phrase : « Il n’est rien qu’elle redoute et qu’elle appré-
hende autant que la plaisanterie et la bonne humeur ».
Entre temps des « saillies >» secondaires marquent les articulations du raisonnement; la bonne humeur, meilleur fondement de la piété; la bonne humeur, qualité divine; la bonne humeur des Anciens; la bonne humeur de Saint-Paul et sa préférence pour l'esprit de charité. Nous voici aux faits qui ont été l’occasion de la Lettre : « Il y a, semble-t-il, cértains de nos bons frères, les protestants français, récemment arrivés parmi nous, qui donnent furieusement dans ces pratiques primitives ». L'attaque glisse pour porter contre Vanglicanisme « Ce fut un bonheur pour nous », puis contre le christianisme : « Les Juifs étaient de leur naturel un peuple très sombre... ». Toujours une formule concise, une formule à effet.
Le genre de la lettre ou de la rhapsodie permet lemploi de procédés variés pour animer le récit; des scènes dramatiques, comme le récit de la première panique, ou le tableau de la nouvelle Arcadie, cf. infra p. 184 et 204; des citations, intimement unies au texte, ou des apostrophes, comme le début de la Lettre.
Toutes les références sont rejetées en note. « Rien ne doit se trouver dans le texte qui ne soit de lecture aisée, facile et honnête, sans apparence de difficulté ou de labeur âpre; de telle manière que la classe la meilleure et la mieux née des peintres et des artistes. les dames, les petits maîtres, les courtisans, les esprits de l’espèce la plus raffinée des,campagnes et des villes. les bavards fieffés puissent comprendre ou du moins qu’ils soient convaincus qu’ils comprennent ce qui est écrit dans le texte. Tout le reste (c’est-à-dire les mots grecs, latins, italiens et français utilisés par les arts et par la critique, les remarques plus savantes ou les éclaircissements sur l’histoire, la nature, la philoso-